Sainte Marguerite en Finistère
Yves-Pascal Castel




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Sainte Marguerite en Finistère



Vie et légende de sainte Marguerite

Dans le défilement du calendrier, les saintes qui portent le nom de Marguerite sont nombreuses. Du 19 janvier, fête de Marguerite Bourgeois, qui, originaire de Troyes, gagna le Canada sous Louis XIV, où elle fonda la congrégation des Sœurs de Notre-Dame de Montréal, au 30 décembre, fête de Marguerite Colonna, fille du prince Odon Colonna, qui vivait à Préneste au XIIIe siècle, le bouquet des Marguerite ne rassemble pas moins de vingt-deux fleurs odorantes de sainteté.

La Marguerite qui arrête notre attention, sainte Marguerite d'Antioche, était naguère fêtée le 20 juillet, naguère, c'est-à-dire avant les modifications promulguées par le Saint-Siège en 1969 . La raison avancée par les autorités ecclésiastiques, lors de la réforme du Calendrier qui ne manqua pas d'être drastique, était que, à part son martyre sous l'empereur Dioclétien, qui ne peut être mis en doute, le récit des faits et gestes de la vierge d'Antioche de Pisidie, rapportés dans ses " acta " sont purement fictifs . Jacques de Voragine, lui-même, le compilateur de la fameuse " Légende dorée ", considérait que le récit où le dragon entre en scène était, de son temps, " regardé comme vain et mal fondé " ce qui se conçoit sans difficulté .

Mais, la décision romaine, toute motivée par le souci de véracité qu'elle ait été ne peut abolir le fait que Marguerite, en possession d'un culte ancien rapporté d'Orient par les Croisés, a été une des saintes médiévales des plus populaires. Il suffit d'évoquer la vénération que Jeanne d'Arc portait à celle qui fut, avec saint Michel et sainte Catherine, l'une des " Voix " inspiratrices et secourables. De toutes façons, même si aujourd'hui les autorités compétentes, dans leur sagesse, désirent le voir tomber en désuétude, le culte de sainte Marguerite, a laissé tant de traces dans l'iconographie religieuse, qu'on ne peut le négliger, sans commettre un crime de lèse-patrimoine.

Le nom de Marguerite

Le nom de Marguerite vient du latin 'margarita', dérivé du grec 'margaritès', la " perle ", symbole de virginité à cause de sa blancheur, et symbole d'humilité à cause de sa petitesse. Le nom convient ainsi éminemment à notre sainte qui, toujours selon la " Légende dorée ", se serait refusée à Olibrius, le gouverneur de sa province, un personnage qui joue dans le théâtre des Mystères médiévaux le rôle du fanfaron et du bravache, véritable capitaine Fracasse. Olibrius a passé dans le langage comme synonyme de celui, comme dit Littré, " qui fait le méchant garçon ou l'enntendu, et qui n'est le plus souvent que ridicule ". Quant à la relation du nom de Marguerite avec la perle il ne sera pas, comme on le verra, sans incidence sur les représentations de la sainte.

Bien que le dragon soit un attribut suffisant pour distinguer Marguerite dans l'infini cortège des saintes femmes, son nom est assez souvent inscrit. A Saint-Hernin, il est sur la console qui porte sa statue. Plus souvent c'est sur le socle même que se lit le titre : STE MARGUERITE, à Brest (collection du musée municipal), au Cloître-Saint-Thégonnec, à Guimiliau, à Pleuven, à Plomeur (chapelle de Tréminou). A Saint-Nic, le caractère gothique du nom, peint récemment et de manière anachronique, ne doit pas provoquer de méprise au sujet de l'ancienneté de la statue qui date du XVIIe siècle. On voit ainsi de nos jours en certains endroits reprendre l'usage d'inscrire le nom sur les statues comme l'exigeaient les anciens " Statuts ", encore que les petites étiquettes sorties de nos modernes appareils à rubans plastiques, ne laissent pas d'étonner par le misérabilisme de leur caractère, comme on le voit à Saint-Adrien de Plougastel-Daoulas. L'invocation classique P. P. N. (Priez Pour Nous) accompagne le nom de sainte Marguerite à Roscoff. Penmarc'h, de son côté, est plus prolixe : STE MARGUERITE D'ANTIOCHE V(IERGE). et M(ARTYRE). A Cast, le nom en breton : SANTEZ MAC'HARID, est un clin d'œil aux innombrables filleules de notre sainte, filles et femmes du pays qui ne savaient reconnaître leur patronne que sous les syllabes de leur langue maternelle. Quant à des inscriptions autres que nominatives qui pourraient éclairer les circonstances d'acquisition des statues, elles sont rares. Sur celle de la façade de Poullaouen on lit les noms de : M ROSELLEC / M M GVILLEMIN, sans doute deux fabriques paroissiaux du temps. Les armoiries quant à elles sont quasi inexistantes. L'écu au croissant pointes en haut sur le socle de la statue de Saint-Philibert en Trégunc, ne semble pas pour encore avoir livré son secret.

Les sanctuaires dédiés à sainte Marguerite en Finistère

S'il n'y a guère d'église paroissiale qui soit placée sous le patronage de sainte Marguerite, il n'en va pas de même des chapelles rurales, dont certaines qui sont toujours debout sont plus nombreuses que celles qui ont disparu, ce qui prouve l'attachement dont les lieux de son culte ont été l'objet. Pour les chapelles existantes, la Cornouaille (Collorec, Elliant, Logonna-Daoulas, Névez, Rédéné, Riec-sur-Belon), est plus riche que le Léon où seuls Henvic et Landéda se signalent. Il est vrai que les territoires des deux anciens diocèses sont loin d'avoir la même étendue. Pour terminer le compte ajoutons aux chapelles toujours existantes cinq chapelles disparues : Lannilis, Morlaix-Saint-Martin, Saint-Matthieu, Plouégat-Guerrand et oratoire, Plouguerneau, et une chapelle désaffectée à Primelin.

Dans le passé, les femmes qui venaient invoquer Marguerite devaient se conformer à certains rites. Par exemple, à la chapelle Sainte-Marguerite de Collorec, les femmes qui craignaient d'être stériles faisaient trois fois le tour de l'édifice par l'extérieur. Entrées dans le sanctuaire, certaines allaient se frotter le ventre à un pilier particulier à l'angle du chœur et de la nef.

Les statues de sainte Marguerite

Etant donné que sainte Marguerite fut universellement invoquée pour l'heureuse délivrance des femmes enceintes, son culte n'est pas resté cantonné aux sanctuaires dont elle était la patronne qui lui étaient spécialement dédiés. Nombreuses furent les églises et les chapelles qui, sans être expressément sous son patronage se dotèrent d'une image de la sainte. Selon le " Nouveau Répertoire des églises et chapelles du diocèse de Quimper et de Léon ", on dénombre, aujourd'hui dans le Finistère, plus de cent statues de sainte Marguerite. Dans la liste des cinquante-trois statues de saints et de saintes retenues dans le tableau de l'ouvrage précité, notre élue occupe la cinquième place, immédiatement après sainte Barbe et juste avant saint Eloi.


Des statues anciennes

Comme toutes les statues de sainte Marguerite que nous étudions sont des statues anciennes, on devine l'intérêt qu'un tel lot présente pour l'histoire du patrimoine religieux.

On classera volontiers parmi les plus anciennes les Marguerites de l'église de Plourin-lès-Morlaix et de la chapelle Sainte-Marguerite d'Henvic, dont les souliers à bouts effilés sont l'indice qui permet de les faire remonter au XVe siècle. Du XVe siècle encore les grandes statues en pierre de kersanton du Folgoët, dont le costume est une simple robe moulante serrée à la ceinture.

En fait, la majeure partie des statues de sainte Marguerite datent du XVIe siècle. Des toutes premières années de ce siècle, spécimen de plastique féminine médiévale, l'élégant relief qui orne la jouée de la volée nord des stalles dans la cathédrale de Saint-Pol-de-Léon. Est-ce le dragon de Paul Aurélien. qui a ici inspiré le sculpteur qui dote son monstre de deux têtes une à l'avant, une à l'arrière du corps toutes deux dressées et hurlantes vers le visage de la jeune vierge qui sous une grande auréole serre contre sa poitrine sa petite croix. A son bras droit pend ce qu'on pourrait appeler la " ceinture de sainte Marguerite ", un attribut dont nous reparlerons plus loin. Un angelot assiste la sainte. La banderole qui flotte au-dessus portait au temps où le meuble entier était polychrome le nom de la sainte avec l'invocation rituelle telle qu'on la mentionné plus haut sur la statue de Roscoff 'sainte Marguerite, priez pour nous'. Parmi d'autres statues significatives qui remontent au XVIe siècle , on s'arrêtera près de celle de Penmarc'h, longues mèches de cheveux répandues sur les épaules, et près de la grande dame de Saint-Melaine à Morlaix, riche collier de perles, grand manteau au beau fermail. La douce figure de Roscoff , longs cheveux dénoués écarte légèrement les mains, toute étonnée, s'excusant presque de marcher sur son dragon. On pourra lui comparer la statue de la chapelle Sainte-Anne à Lampaul-Guimiliau. Si sur beaucoup de ces statues le costume conventionnel est fait d'une tunique et d'un manteau ou d'un voile enveloppant, type Saint-Hernin, il lui arrive de s'inspirer de la mode du temps : épaulettes bouffantes à godrons de Plougastel-Daoulas (chapelle Saint-Adrien) et du Tréhou, poignets serrés de Plouégat-Guerrand, poignets à crevés, de Pont-Croix, poignets à gaufrages de Lampaul-Guimiliau, poignets à dentelles de Guiclan

Sans rupture nette avec le XVI e siècle, le XVIIe privilégie un profil où le personnage n'est plus " issant ", c'est-à-dire comme s'extrayant du monstre, mais debout et le foulant comme la Marguerite de la Tréminou en Plomeur. Le dragon devient dans cette version nouvelle, un accessoire à Cast, datée de 1678 et signée Le Déan. Autres statues du XVIIe siècle,à Commana, Guimiliau Saint-Nic, Trégarvan. La Marguerite de la chapelle Sainte-Anne à Landivisiau, porte un corsage à lambrequins, comme celle de la chapelle des carriers à Logonna-Daoulas. De manière curieuse, plusieurs sculpteurs sur pierre restent attachés au profil médiéval de la Marguerite qu'on nomme la Marguerite " issant ". Ainsi, le Maître de Plougastel-Daoulas, vers 1600, et celui qui fournit la statue qui est à Primelin, au manoir de Lézurec. Roland Doré pour Tréflévénez, et pour Loqueffret, produit , vers 1630, des statues qui tout en étant caractéristiques de son style nerveux très reconnaissable, emprunte au type médiéval un certain dépouillement hiératique revêtant, par exemple, ses Marguerites d'une simple robe, encore qu'il passe un bandeau dans les cheveux de la sainte de Loqueffret.

Les statues du XVIIIe siècle, on pouvait s'y attendre, s'animent, à la fois dans le mouvement du corps et dans l'arrangement du vêtement. La grande baroque de Brest (musée municipal) écarte les mains et son voile flotte montrant des orfrois ornés de marguerites. La mégère, le mot n'est pas trop fort, du Cloître-Saint-Thégonnec se dresse dans un mouvement de femme en révolte contre le monstre qui symbolise du mal.

Le culte de sainte Marguerite allant en s'affaiblissant, le XIXe siècle n'apportera guère de contribution valable à l'iconographie de sainte Marguerite et encore moins, on s'en doute, le XX e siècle. Force est aussi de constater que dans tout ceci, il n'y a quasiment pas d'œuvres dont le style soit fruste et rudimentaire, ce style paysan qu'on s'attend, au travers du prisme dune vue faussée par les poncifs et les clichés de tout bord, à trouver partout en Bretagne. Ce genre rustique qui appartenait entre autres aux huchiers qui fabriquaient des meubles domestiques et des coffres, est illustré par le panneau rustique conservé au musée des Jacobins de Morlaix où le dragon de Marguerite ressemble, il faut le croire, à un énorme matou domestique.

Au fil des siècles on constate ainsi une évolution dans des représentations dont les plus anciennes sont héritées du Moyen Age. La sainte, les mains jointes dans les deux tiers des cas, plus rarement les bras croisés sur la poitrine, fait presque corps avec le dragon dont elle semble sortir, un genou ployé comme pour faciliiter l'extraction d'où le nom de Marguerite " issant ". Mais plus on avance dans le temps, moins se signale cette attitude qui est en référence directe avec la légende, l'arrachement au dragon. Celui-ci devient peu à peu et de plus en plus, un accessoire allégorique. Marguerite est debout, le dragon est posé devant elle à Trégarvan, et de même à Cast. A Gouézec (chapelle de Tréguron), on la dirait assise sur un trône, les pieds posés sur le dragon qui fait office de marchepied, référence au premier psaume des vêpres des dimanches ordinaires.

Ainsi, l'examen que nous faisons de nos statues et de la manière la plus objective possible de nos statues, empêche de souscrire à l'appréciation de V.-H. Debidour qui, obnubilé par le dragon, ne jette qu'un rapide coup d'œil à la sainte. Selon lui, Marguerite " est, presque sans exception, mièvre et médiocre ". Existent des exemples assez nombreux pour infirmer ce " presque sans exception " trop négligemment jeté par l'éminent et regretté historien de l'art en Bretagne..


Les attributs de sainte Marguerite

Les attributs de sainte Marguerite sont plus variés qu'on ne saurait l'imaginer, son dragon risquant d'en occulter un certain nombre : palme, couronne, perles, fleur, croix, ceinture, livre d'heures, bénitier et bâton...

La palme, commune à tous les saints qui ont subi l'épreuve du martyr n'est certes pas l'attribut le plus original. Quand elle n'est pas brisée comme à Brest (musée municipal), elle reverdit dans la main des Marguerite de Plomeur (chapelle Notre-Dame de Tréminou), et de Saint-Pol-de-Léon (cathédrale).

La couronne, relativement rare, dont l'artiste coiffe sainte Marguerite traduit le fait que la tradition populaire a parfois assimilé la fille du prêtre païen d'Antioche à la princesse Angélique, dont on sait qu'elle fut arrachée des griffes du dragon par saint Georges. C'est cette tradition que retiend le sculpteur du calvaire de Kerbreudeur à Saint-Hernin, vers 1450. La couronne royale à fleurons se trouve aussi à La Forêt-Fouesnant et à Melgven. Parfois, l'attribut princier se réduit à un cercle orfèvré plus ou moins étroit, très simple à Saint-Nic, orné de cabochons au Folgoët (statue n° 1), à Plouégat-Guerrand et à Pont-Croix. Au Tréhou on voit une petite croix au centre du cercle de tête. La couronne peut être ornée de perles, ce qui se conçoit eu égard à l'étymologie du nom de Marguerite. Ces perles sont discrètes à Morlaix, Saint-Melaine, à Pleuven, et à Plobannalec. Roscoff lui en accorde deux très grosses qui sont fixées de manière originale au-dessus du cercle qui en porte d'autres serties en cabochons.

Des perles sont disposées sur la broche agrafée au milieu du front à Cast, dans la statue datée de 1678 et signée d'un des sculpteurs quimpérois de la famille Le Déan. L'artiste lui passe de plus au cou un collier de grosses perles tandis qu'à Brest (musée municipal), les perlent forment la bordure d'un pendentif porté sur la poitrine. Mais nous n'avons pas repéré en Finistère le petit bonnet garni de perles que l'on voit, par exemple au Faouet, près de Pontrieux.

Le nom de Marguerite, ayant aussi quelque accointance avec le domaine floral, on s'attendrait à voir les marguerites des jardins qui portent son nom au nombre de ses attributs. En fait écrit Louis Réau " il est très rare qu'on lui donne comme attribut les fleurs blanches appelées 'marguerites', à cause de leur couleur ressemblant à celles des perles qui auraient pu lui servir d'armes parlantes, comme les roses à sainte Rose et sainte Rosalie " . Chose curieuse, donc, lorsque notre sainte porte une couronne de fleurs celles-ci sont autres que des marguerites. La statue de Brest (collection du musée municipal) porte une telle couronne. A Plourin-lès-Morlaix, les marguerites, on l'a vu, se logent dans la frange de son voile .

Autre attribut, la croix qui signifie l'attachement indéfectible à la foi. Elle est parfois tenue en main par sainte Marguerite. La légende, dans son expression naïve et symbolique, raconte que c'est au moyen de la croix dont elle ne se séparait jamais, que la jeune vierge réussit à crever de l'intérieur le corps du dragon afin de lui échapper. Discrète à Saint-Pol, cette croix est grande à Morlaix (musée), brandie comme une arme à Gouézec, Guimiliau, Landivisiau, Locronan, et Saint-Goazec. Comme cette croix est un attribut fragile, elle a été perdue à Cast, à Commana, et à Saint-Nic.

La ceinture de Marguerite qui aidait aux accouchements est un de ces objets symboles qui, considérés comme reliques, avaient tendance à se multiplier. Il y avait en France quatre ceintures dont une à Dol de Bretagne. On appliquait la ceinture aux femmes enceintes d'une certaine condition sociale. C'est sans doute à cette coutume que fait appelle sculpteur Le Déan lorsqu'il fait flotter largement le double pan de la belle ceinture d'étoffe dans sa sculpture de Cast. On retrouve la ceinture à Riec-sur-Belon, chapelle Sainte-Marguerite.

Le livre est un autre attribut de sainte Marguerite. Plus que son livre de prières c'est le livre de la " Vie de Madame Saincte Marguerite " dont on faisait la lecture au chevet des femmes en couche, ou qu'on appliquait sur le ventre de la parturiante. Dans les " Miracles de Notre Dame ", une commère ne faisait-elle pas cette recommandation à une voisine en mal d'enfant ? :

    " Tenez, mettez sur votre pis
    " La vie qui cy est escrite :
    " Elle est de saincte Marguerite.
    " Si serez tantost délivrée. "

Le livre est tenu fermé par la Marguerite de Saint-Melaine à Morlaix. Il est ouvert, à Douarnenez-Tréboul. A Tréguennec on devine inscrite en peinture sur les pages l'invocation : " Sainte Marguerite prier (sic) pour nous ".

Comme autres attributs de la sainte, le bénitier et le goupillon sont rares. La statue du Cloître Saint-Thégonnec, est à, notre connaissance, la seule à les posséder, du moins dans le Finistère. Dans un mouvement allègre et preste le pied impérativement posé sur le monstre, cette Marguerite exceptionnelle asperge copieusement pour l'exorciser l'emblème du diable qui détourne la gueule de dégoût. Autre statue au geste curieux, celle du Pénity Saint-Laurent à Landeleau, où la sainte se mue en guerrière armée d'un épieu qu'elle plante dans la gueule du monstre.

Et parfois , mais c'est très rare, il arrive que des anges accompagnent sainte Marguerite. On se souvient du petit ange accroché en face d'elle au montant de la jouée des stalles de Saint-Pol.-de-Léon. Ils sont plus grands à Logonna-Daoulas, chapelle Sainte Marguerite. Ils éventent de leurs palmes le visage de la sainte tout en lissant les mèches de sa longue chevelure. Une croix orne, sur leur poitrine, le petit corselet à lambrequins.

Mais plus important que ces angelots et la grosse demi-douzaine d'attributs, qui restent, pourrait-on dire, des accessoires de moindre importance, rugit l'inévitable et l'irrépressible fameux dragon de sainte Marguerite.


Le dragon de sainte Marguerite

Le dragon, de grande ou de petite proportion, fait que nul n'est censé ignorer que la femme qu'il accompagne sans exception, n'est autre que sainte Marguerite. Le dragon, on le sait, est cet être fabuleux et hybride dont la constitution extraordinaire participe aux quatre éléments bien connus des anciens. Le dragon participe à l'air par les ailes, dont on l'affuble, à l'eau par les écailles qui lui couvrent le corps, à la terre par son allure vipérine et serpentiforme, et au feu par la gueule qui crache des torrents de flammes en exhalaisons funestes. Et c'est ici le lieu de rendre, cette fois sans ambages, hommage à la perspicacité de Debidour, qui reconnaît que le sculpteur de Bretagne " se précipite avec délices sur les possibilités qu'offre un 'beau' monstre à sa verve rude, épaisse et goguenarde. "

Nos dragons margaritains se présentent sous des angles différentes selon le parti adopté par les sculpteurs pour présenter la sainte. Ou ils font se tordre les monstres placés en travers au pied de la sainte qui les foule (Guiclan, Plouigneau (Luzivily), le Tréhou), ou ils les présentent de face montrant une gueule énorme qui se veut terrifiante (Irvillac-Locmélar, chapelle Saint-Jean, Plouvorn-Lambader, Tréflévénez. Mais un tel monstre quand il est renfrogné comme au Folgoët peut-il faire peur à quelqu'un ? Et pas plus la bête apprivoisée, docile animal domestique de Plouigneau (Luzivily). Pas plus le dragon de Plobannalec monture docile qu'un enfant n'aurait pas de mal à chevaucher.

Ailleurs, à Brest, à Lampaul-Guimiliau, à Roscoff, le dragon se fait discret. A Plomeur (Tréminou) il faut le deviner, peureusement blotti derrière Marguerite qui semble le protéger. Certains dragons ne valent pas plus que de pauvres chiens battus. A Saint-Pol-de-Léon (cathédrale), l'artiste, plein d'humour se paye le toupet de lui faire un nœud dans la longue queue qui se termine en pointe de flèche, une facétie bien faite pour désamorcer la terreur.

Il reste cependant des dragons de taille respectable, conscients de leur rôle et pleins d'une farouche agressivité. Celui de Logonna-Daoulas (Sainte-Marguerite), menace la sainte et nous-mêmes qui le regardons de sa gueule effroyable. Celui de Cast tire une langue longue et venimeuse à souhait.. Celui de Lampaul-Guimiliau est parmi les plus affreux de tous vu sa taille et ses crocs acérés prêts à tout déchirer. Le dragon de Saint-Mathieu de Morlaix ressemble, quant à lui, à la tarasque de sainte Marthe. On sait qu'il en coûta à la fabrique 10 livres 10 sols, en 1624, pour faire faire le " serpent de dessous de l'image de Madame sainte Marguerite " par Brélivet, un sculpteur qui n'est connu que par ce compte .

Amusé ou hypnotisé par ces gueules monstrueuses, plus d'un observateur reste intrigué par un détail qui risque d'être mal interpréte. Comme cela coule des babines du dragon, espèce de masse incertaine en forme de flot, on est tenté d'y voir de la bave ou du vomis. Certes, on peut se méprendre devant les dragons de Laz et de Saint-Adrien en Plougastel-Daoulas. Mais à Plouégat-Guerrand le motif, exactement traité par le sculpteur, ne laisse place à aucun doute, pas plus qu'à Loqueffret, Trégarvan ou La Roche-Maurice. Dans chacune de ces statues on voit bien, sans chercher d'autre explication, que ce que le dragon tient dans sa gueule est un pan du vêtement de la femme qu'il n'a su retenir dans sa panse. Il ne reste au pauvre dragon, vaincu et vexé, qu'à machouiller, maigre consolation, la frange de la tunique de la jeune vierge qui a osé lui a échappé insolemment.

La galerie complète des dragons de sainte Marguerite réserve d'amusantes surprises, si l'on peut ainsi parler, les sculpteurs laissant, plus que dans la figure humaine, courir leur imagination débridée. Dragons stylisés de Penmarc'h et de Plobannalec, dragons massés de Morlaix (Saint-Melaine) et de Saint-Hernin, dragons irrités de Landeleau et de Plouégat-Guerrand, dragons maîtrisés de Roscoff et de Saint-Goazec, dragons affreux de Cast et de Lampaul-Guimiliau, dragons quasi apprivoisés de Plourin-lès-Morlaix et de Guiclan...

Ce sont là les dragons des angoisses enfantines retardant la venue du sommeil et que s'essayait d'exorciser la vieille berceuse, naguère encore, fredonnée sur cinq notes par les mères de ce pays :

    Dodo, petite,
    Sainte Marguerite,
    Fais dodo si vous voulez,
    Car maman va s'en aller,
    A la rivière,
    Laver ses affaires.
    Quand maman reviendra,
    Marguerite dormira.

Yves-Pascal Castel
20 janvier 2001