Saint Jacques en Finistère
Yves-Pascal Castel




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Saint Jacques en Finistère



CULTES ET IMAGES DE SAINT JACQUES LE MAJEUR EN FINISTERE

Parmi les douze apôtres, si l'on met à part Pierre, leur chef, Jean et Matthieu, qui ajoutent à leur qualification d'apôtre celle d'évangéliste, le disciple de Jésus le plus honoré et surtout le plus représenté dans les églises du Finistère est saint Jacques le Majeur. Il patronne de nombreux sanctuaires. Il fait partie du cortège apostolique dans les niches des porches, sur les garde-corps des galeries et sur certains calvaires. Il faut y ajouter les statues isolées. Ainsi, la liste des cinquante-trois saints, retenus dans le tableau du Nouveau Répertoire des églises et chapelles du diocèse de Quimper et de Léon, place saint Jacques au quatorzième rang, entre saint Laurent, grands intercesseur de l'Occident médiéval et saint Guénolé, fondateur de l'abbaye bretonne de Landévennec. D'où l'intérêt d'une évocation du culte de saint Jacques suivie d'une étude qui prend en compte l'iconographie du patron universel des pèlerins..

LES SANCTUAIRES DEDIES A SAINT JACQUES SONT MARITIMES

Pour ce qui concerne le patronage des églises et des chapelles, Jacques est, après Pierre, celui des apôtres qui réunit le plus grand nombre de suffrages. En ajoutant aux édifices existants un nombre égal d'édifices détruits cela ne fait pas moins de quatorze sanctuaires placés sous le signe de saint Jacques le majeur en Finistère. Trois églises paroissiales se réclament de saint Jacques, à Brest, Locquirec, et Pouldavid en Douarnenez. Il faut y joindre l'antique Lambour aujourd'hui englobée dans Pont-l-Abbé. Si Saint-Jacques de Brest est de création récente les trois autres églises sont anciennes. Toutes étant situées dans des ports plus ou moins importants on devine que le patronage de saint Jacques n'est pas étranger au courant des pèlerinages médiévaux vers Santiago de Compostela, en Galice espagnole.

Quant aux chapelles, disons "jacobines", ce n'est sans doute pas non plus un hasard si elles sont établies à proximité des ports tant ceux de la côte sud pour le départ vers la Galice qu'au nord du département pour accueillir des pèlerins venus de l'ouest des Iles Britanniques. Ainsi, au sud, nous avons Beuzec-Conq, paroisse primitive de Concarneau, Treffiagat, quartier de Lechiagat. Au nord, Morlaix avait une chapelle Saint-Jacques, aujourd'hui détruite située sur la paroisse Saint-Mathieu. La chapelle Saint-Jacques de Sibiril, détruite, elle aussi, et qui était près de Pont-Pren passe aux yeux de certains érudits pour avoir été une ancienne aumônerie de l'ordre de Malte. D'autres chapelles, sans être exactement proches de la rive de mer sont sur des paroisses à frontière maritime. Ainsi à Clohars-Carnoët, Loperhet et Plonévez-Porzay.

Plus rares sont les sanctuaires jacquaires établis sur des paroisses rurales comme Bannalec, Guiclan, et Saint-Renan, encore que ces deux dernières ne soient point éloignées de la mer, et que Saint Jacques de Bannalec était une étape sur l'antique chemin du Tro-Breiz.

Ainsi la situation maritime des lieux de culte dédiés à saint Jacques le majeur dans le Finistère les relie d'une manière concrète, comme points de passage ou points de départ vers le lointain sanctuaire de la Galice espagnole. L'océan Atlantique avant la prise de conscience de ses vraies dimensions lors des Grandes Découvertes s'appelait justement la "mer de Bretagne".

STATUES DE SAINT JACQUES DANS LES PORCHES DES EGLISES

En plus des sanctuaires que l'apôtre protège de son patronage direct, de nombreuses églises abritent une image de saint Jacques puisqu'il fait partie du cortège des apôtres qui garnit les niches des porches dans de nombreux enclos paroissiaux. Dans la cohorte apostolique sa place est en général bien définie. La tradition qu'essayaient d'observer les ateliers de sculpture locaux anciens veut que saint Pierre soit placé près du bénitier, à main droite pour le fidèle qui se signe avant de franchir le seuil de l'église. Saint Jacques, quant à lui vient au troisième rang à la suite d'André. Un tel ordre ne fait que traduire la séquence des listes évangéliques des évangiles de saint Matthieu (10, 2) et de saint Luc (6, 14), ainsi que celle du canon romain de la messe de saint Pie V, connue depuis le Concile sous le nom de première prière eucharistique. Ces listes sont d'ailleurs identiques à celle que produit la litanie des saints que nos aïeux connaissaient par coeur, pour l'avoir entendu chanter au cours des innombrables processions d'autrefois.

Ainsi les saint Jacques des porches de Locmélar(1664), de Pencran(1552), de Pleyben (vers 1630), de Saint-Herbot en Plonévez-du-Faou, de Plounéventer (XVIe siècle), de Primelin, chapelle Saint-Tugen (vers 1600) sont à la troisième place, la bonne, sous le dais ouvragé de la troisième niche.

Il arrive néanmoins que saint Jacques occupe la seconde place ce qui s'explique de manière plus subtile que dans la distribution ordinaire. En effet, l'évangile lui-même le fait monter à l'occasion la seconde place. Saint Jacques est le second dans la liste retenue par l'évangile de saint Marc (Marc, 3, 16). Il est aussi second dans la poignée des trois disciples que Jésus convie lors de la Transfiguration du moins selon Mathieu et Marc, ainsi qu'à l'heure de son Agonie au jardin des Oliviers, d'où André est absent.: "Puis il prend avec lui Pierre, Jacques et Jean" (Marc, 14, 33). C'est sans doute cette tradition de la seconde place qui profite aux porches de Guimiliau (vers 1630) et de Lopérec (1615).

On voit ainsi nos anciens imagiers redevables de traditions diverses ce qui montre une spécificité propre à chaque atelier. Mais ceci ne se vérifie pas partout, car au cours des âges, il s'est produit des changements dans l'ordonnancement des statues de certains porches. Faisant suite aux fureurs iconoclastes de 1793, l'ordre primitif n'a guère été rétabli correctement en plus d'un porche. Ainsi, dans certains endroits, la place de saint Jacques perd de sa signification. L'ordre est perturbé de manière évidente des deux églises du Faou, au bourg et à Rumengol. Il l'est de même au Folgoët et à Lampaul-Guimiliau.

Mais il arrive, ce qui peut surprendre, que le désordre soit issu d'une méconnaissance fondamentale des usages. Le porche de Lennon, bâti en 1862 par l'architecte diocésain Bigot, possède une série complète de statues d'apôtres dont la répartition est une illustration patente de la perte du sens de la tradition, le mépris volontaire ou la légèreté semblant devoir être exclus. Les noms inscrits en breton sur les socles des statues, ST PER, ST JAKES AR MAJOR etc., montrent saint Jacques à la bonne place qui est confirmée par le verset du Symbole des apôtres gravé sur le phylactère, mais le reste de la troupe suit dans un beau désordre, alors qu'un agencement rationnel se pourrait faire puisque les articles du Symbole sont inscrits dans la pierre.

De toutes façons, que saint Jacques soit placé au second ou au troisième rang, ou ailleurs dans le désordre, il a le privilège d'être repérable du premier coup, alors que ses compagnons n'ont souvent d'autre attribut individualisant qu'un livre,. Le sculpteur sait que le patron séculaire des pèlerins se doit, d'être vêtu comme ses protégés. Alors que la tunique et le manteau ne suffiraient pas à le distinguer des autres, Jacques coiffe le chapeau à larges bords timbré de la coquille. Il porte le bourdon de l'arpenteur de chemins auquel se suspend parfois la gourde. L'aumônière assujettie à la ceinture complète un attirail vestimentaire bien typique.

Quant aux bonnes chaussures, si nécessaires pour qui s'aventure sur les chemins caillouteux, paradoxalement, notre saint, du moins quand il fait partie de la cohorte des Douze, n'en a pas. Partageant la condition des compagnons, il va les pieds nus, ce qui demande explication. La constante iconographique des apôtres va-nu-pieds se fonde sur un symbolisme emprunté au texte sacré qui fait la louange du messager. L'auteur de l'épître aux Romains inspiré par le prophète Isaïe, s'extasie ainsi : "Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui portent la bonne nouvelle" (Romains, 10 , 15, Isaïe, 52, 7). Il faut donc que l'image sculptée montre les messagers que sont les saints apôtres sans souliers. Précisons, néanmoins, que lorsque la statue de saint Jacques est indépendante de celles de ses compagnons, l'artiste lui enfile des chaussures ou au moins des sandales.

STATUES SUR LA FACADE D'EGLISES

Les séries des douze apôtres ne sont pas toutes dans les porches. A Comfort-Meilars une église qui n'a pas de porche, les personnages, dûs au ciseau du Maître de Plougastel-Daoulas, actif autour des années 1600 se répartissent sur les consoles accrochées contre la façade occidentale, au-dessus du portail et les niches ménagées dans les contreforts.

A Primelin, Saint-Tugen, vu l'exiguïté de l'espace intérieur du porche, la moitié des apôtres, orne la façade, saint Jacques faisant partie de ceux qui s'abritent à l'intérieur, dû aussi au Maître de Plougastel.

A Sizun, dont les murs du porche tout unis ne comportent ni niches ni consoles, la théorie des apôtres se place dans les niches ménagées au long de la façade de l'ossuaire. Oeuvres frustes où flamboient encore de vieux ocres rouges, elles sont parmi les rares à avoir les articles du Symbole gravé sur les phylactères. Sur celui de Jacques qui arbore une barbe digne des visages assyriens de Khursabad est gravé en creux le troisième verset: QVI CONCEPTVS EST DE SPIRITV SANCTO (qui fut conçu du Saint-Esprit).

A la Roche-Maurice où des circonstances vraisemblablement économiques n'ont pas permis la construction d'un porche, les apôtres se succèdent dans de petites niches enfoncées dans les ébrasements du portail. On y voit un beau saint Jacques en bas-relief.

STATUES SUR LES CALVAIRES

Saint Jacques se retrouve sur quelques calvaires qu'il est convenu d'appeler calvaires aux apôtres. De tels monuments s'écartant de la représentation historique de la Passion, reliant la geste du calvaire à la prédication apostolique, font du calvaire un monument théologique et non pas seulement narratif. On le sait, les textes sont formels. Les apôtres ne s'étaient pas aventurés au pied de la croix, laissant au seul saint Jean qui était le plus jeune d'entre eux, la gloire de s'y trouver.

La Croix aux apôtres de Rungléo, en Logonna-Daoulas ornée de bas-reliefs du XVIe siècle est le plus célèbre de ce type de monuments. Les figures des apôtres traitées de manière stylisée vont par rangées de quatre sous un grand Christ. Le sculpteur confie à saint Jacques un énorme bâton. Les apôtres de Rungléo sont apparentés stylistiquement à ceux qui se détachent sur les quatre côtés du socle du calvaire du Tréhou (1578). On y voit un saint Jacques identique. D'autres saints Jacques se voient au calvaire très élaboré de Quilinen, en Landrévarzec, de Saint-Vénec, en Briec, où la statue de notre saint Jacques est tirée du grès arkosique, un matériau employé dans la vallée de l'Aulne. Il n'a plus sa tête, des individus inconscients s'en étant servi comme cible au cours de la dernière guerre. Mais son nom est lisible sur la base : S IACOBVS MA, ainsi que le troisième verset du Symbole en abrégé: QVI CONCEPTVS.

Le saint Jacques du calvaire de Comfort, commune de Meilars, sorti des mains de Larhantec fut posé, comme l'indique l'inscription le 28 mai 1870. Dans le monument de plan triangulaire, Pierre, Jacques et Jean sont placés en prééminence aux trois sommets du triangle. Sur le phylactère de saint Jacques selon la bonne tradition comme ceux que nous avons vu plus haut est gravé le troisième article du Symbole des Apôtres. La statue de style académique, selon le goût de l'époque ne manque pas de noblesse.

LE PHYLACTERE DE SAINT JACQUES

On a évoqué dans les descriptions précédentes l'inscription qui est inscrite sur le phylactère ou banderole des statues. Il n'est pas inutile d'y apporter quelques précisions. Selon une tradition antique qui n'est d'ailleurs pas consignée dans les saints livres, mais dont l'un des représentants les plus connus est Rufin d'Aquilée, qui écrivait vers 405, les apôtres s'étaient, après la Pentecôte, dispersés, chacun de son côté, à travers le monde, emportant l'article du symbole qu'on lui avait confié (Rufin d'Aquilée, Commentaire sur le symbole des apôtres). Quoiqu'il en soit de cette belle présentation des choses, car saint Augustin lui-même à l'époque de Rufin ne faisait pas état de l'origine apostolique du symbole, l'iconographie chrétienne l'a retenue. Les imagiers, peintres ou sculpteurs, se sont emparés de l'occasion offerte par l'inscription pour agrémenter leurs ouvrages de phylactères plus ou moins larges au bénéfice de l'effet d'ensemble. Pour ce qui est des statues, comme il est rare que les lettres peintes aient tenues, il faut se fier pour cette partie de l'étude aux versets qui ont été gravés. En fait les phylactères gravés sont rares. Il y en a à Saint-Herbot, en Plonévez-du-Faou, sur les statues du porche, à Briec, sur le calvaire de Saint-Venec, à Sizun sur les statues de la façade de l'ossuaire. Ajoutons-y les apôtres du porche de Larmor-Plages dans le Morbihan. Le verset du symbole pour saint Jacques est, on l'a vu, le troisième, "qui conceptus est de Spiritu sancto, ex Maria Virgine". Selon les cas le verset comporte des abréviations. Il se réduit aux deux premiers mots au calvaire de Saint-Venec.

L'attribution à saint Jacques du troisième verset est on ne peut plus traditionnel dans quelque partie que ce soit de la chrétienté européenne. Sur l'autel d'Eilbertus, dans les Evangiles d'Henri le Lion, sur les peintures murales de la cathédrale de Brunswick, dans les séries de Bamberg et de Hanovre à Londres, sur les émaux de Limoges. On voit ainsi que les saint Jacques des églises du Finistère sont de bonne race.

SPECIMENS CHOISIS

Comme il n'est pas question d'évoquer les représentations des cinquante saint Jacques et plus du Finistère, nous en choisirons quelques-unes qui nous paraissent plus typiques.

  • Bannalec, chapelle Saint-Jacques. Notre pèlerin porte un chapelet à la ceinture.
  • Briec, chapelle de Trolez, la console qui porte la statue est datée : LAN : MIL : Vcc : XL IX (1549). Sur le socle, le sculpteur grave: S JACOBE.
  • Daoulas, 1566, Dirinon (vers 1660)
  • Irvillac, possède un saint Jacques en habit XVIIe siècle, mais de type rudimentaire.
  • Locquirec, grande statue baroque, la gourde faite d'une coloquinte est pendue à la ceinture avec le livre tandis que l'aumônière est suspendue à une lanière passée autour du cou.
  • Roscoff, église Notre-Dame de Croas-Bas. Le retable des apôtres présente dans trois niches aux colonnes torses les trois premiers apôtres, Pierre, André et Jacques. Saint Jacques est un petit chef-d'oeuvre de l'art baroque local. Tout y est. Le grand feutre à larges bords timbré de la coquille qui couvre les deux bourdons en sautoir. Il faut voir la liberté prise par l'artiste dans la manière dont il relève le pan du manteau à l'aide d'une bande de tissu souple, pour aider à la marche de celui qui empoigne le bâton du pèlerin. Mais l'accoutrement s'arrête là. Un grand livre remplace l'aumônière et notre saint Jacques n'a pas de gourde. L'important est l'instantané pris sur le marcheur qui s'arrête un instant pour souffler.
  • Saint-Coulitz, chapelle Saint-Laurent au quartier de Trobois. Inscription: VENERR(ABLE) MR IAC POULMAC'H RECTEVR DE CEANS, COIFEE RECTEVR TROBOAS M'ONT FAICT FAIRE EN LA--- ET LHONVR DE MONS. S. IACQVES 1624.

On ne voudrait pas terminer cette série choisie de nos saints Jacques du Finistère sans évoquer deux images glanées hors du département. La sculpture médiévale dont la tunique fait de longs plis de Fégréac en Loire-Atlantique. La superbe statue de la fontaine de la chapelle Saint-Jacques, à Tréméven dans les Côtes d'Armor, avec les beaux festons de la tunique et la frise de coquilles sur l'orfroi du manteau. A l'intérieur de la chapelle, la statue en bois montre un phylactère qui n'a pas été compris par le peintre. Au lieu du troisième verset du symbole on y lit le nom de ST JACQUES.

Yves-Pascal Castel
Novembre 2000