Le Faou, Rumengol
Retable des Evangélistes. Yves-Pascal Castel




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Le retable des Evangélistes de Rumengol

Introduction

Le titre d' "église aux saints dorés", parfois attribué au sanctuaire de Notre-Dame de Rumengol se justifie à la vue des deux grands retables qui brillent dans l'ombre du lieu tutélaire.

Le retable de Jean-Baptiste est celui auquel on va le plus spontanément. Placé du côté sud, le soleil en caresse les reliefs. Mais il ne faudrait pas négliger le retable des Evangélistes qui lui fait pendant au nord. Plus long d'un mètre et plus haut, celui-ci bénéficie aussi d'une architecture plus élaborée. Le premier niveau, surmonté d'une longue corniche horizontale, et rythmé par deux portes encadrées de quatre statues, lui confère une assise mieux établie. Le second niveau, bien que sa toile centrale soit moins intéressante, offre une sculpture plus riche, des anges en plus grand nombre et des consoles historiées qui soutiennent les grandes statues.

Les quatre Evangélistes

Alors que les anciens documents l'appelaient autel de saint Marc, l'évangéliste au lion ne semble pas avoir de préséance sur les trois autres dont les statues presque grandeur nature garnissent les niches du registre médian.

Accompagné de l'attribut allégorique, le boeuf, le lion, l'ange et l'aigle, chacun des écrivains sacrés, vêtu d'une longue tunique et d'un ample manteau arborent les grand livre du Nouveau Testament. Saint Luc pointe l'index vers le ciel. Saint Marc s'applique à écrire. Saint Mathieu, la plume levée, attend l'inspiration, alors que l'ange le ramène à la page du livre ouvert. Saint Jean suspend aussi sa plume, le visage tourné vers le haut.

Les consoles des évangélistes alternativement semi-circulaires et polygonales sont ornées de bas-reliefs relatifs à leur martyre, ce qui est une des originalité du retable par rapport à l'autre.

Le bas-relief qui concerne saint Luc fait exception de son martyre qui au lieu d'occuper le centre est rejeté à la frange extrême de la scène où l'on voit le bourreau le lier à un poteau. Au milieu, dans un espace verdoyant aux abords d'une cité, Luc prêche et on l'écoute. Sur la gauche il est représenté dans un riche décor.

Le martyre de saint Marc, dédoublé, comprend l'arrestation et la conduite au supplice. Traîné au bout d'une corde par les rues comme une bête menée à l'abattoir. Ici aussi, deux personnages éplorés.

Au meurtre de saint Mathieu devant l'autel, le sculpteur donne le cadre d'une belle architecture classique. Une rangée de six colonnes supporte la coupole d'une abside d'église, au pied des larges marches du sanctuaire deux femmes sont agenouillées en pleurs.

Saint Jean, qu'une vignette montre en compagnie de l'aigle au coin droit du panneau, est plongé dans le chaudron d'huile bouillante par trois gaillards qui s'occupent de manière très réaliste à entretenir le feu. L'un apporte les fagots, l'autre remue les braises, un troisième , aplati au sol, souffle sur la flamme. L'empereur Domitien est représenté à gauche accompagné d'un garde. A droite deux hommes font des gestes éplorés.

Les niches de Luc et Jean sont ornées de grandes coquilles Saint-Jacques, les deux autres sont plus simples.

Les quatre Vertus cardinales

Aux quatre Evangélistes correspondent, dans le registre inférieur, les allégories des quatre Vertus cardinales présentées sous l'aspect de femmes, jeunes et belles, légèrement tournées l'une vers l'autre. Tunique serrée à la taille pour la Justice, libre pour la Tempérance, corsage lacé pour la Prudence, étroit, à la damasquine, pour la Force, cette dernière couronnée de fleurs, chacune est reconnaissable à l'attribut traditionnel.

La Justice menace de son glaive mais sa balance est serrée sous le bras, les plateaux empilés l'un sur l'autre. Est-ce trop de voir dans la position inerte de l'instrument une allusion à la lenteur des procédures. Les cahiers de paroisse connaissent les procès sans fin intentés par les fabriciens aux ouvriers qu'ils employaient, soit en cours d'ouvrage soit lors des réceptions de travaux appelés "renables".

Le serpent enroulé au bras de la Prudence se réfère au conseil évangélique: "soyez prudents comme des serpents". Le miroir dans lequel celle-ci se mire, est une invite à regarder sa propre image avant de trouver à redire à celle d'autrui.

De l'attribut de la troisième cardinale, l'aiguière habituelle de la Tempérance, ne subsiste que l'anse contournée en forme de S.

La Force, quant à elle, s'appuie sur la colonne, qui, utile pour conforter les édifices, symbolise la force de caractère. Privilégiée parmi ses soeurs, qui sont nue-tête, cette dernière arbore une belle couronne de fleurs.

Ainsi, l'invitation à la perfection morale indiquée par les quatre Vertus, vient concrétiser le propos de l'enseignement doctrinal inscrit au Livre des Evangélistes.

Les quatre grands docteurs de l'Eglise

Le double propos doctrinal et moral trouve écho dans la présence des quatre Pères de l'Eglise d'Occident campés contre les dés des colonnes. Saint Ambroise, l'évêque de Milan, tient le livre et la plume du Docteur. Saint Grégoire Le Grand coiffé de la tiare papale écoute l'Esprit symbolisé par la colombe qui lui souffle ses homélies selon la formule célèbre : "audio quod dico", j'entends ce que je dis. Saint Jérôme est reconnaissable au chapeau de cardinal... qu'il ne fut pas et au lion de sa légende. Saint Augustin, l'écrivain du coeur par excellence, penche vers le fidèle le secret de ses "Confessions".

Mais comme il y a six piédestaux de colonnes à garnir, le programme y ajoute deux autres saints. Un premier, en soutane, surplis et camail, difficile à identifier, pourrait être un des grands spirituels en vogue à l'époque, François de Sales, Philippe Néri ou quelqu'autre. Le second qui porte tonsure monacale et scapulaire, pourrait être saint Dominique, selon l'interprétation probable du monogramme DO placé dans un médaillon sur le flanc de la colonne médiane de droite.

Couronnant la cohorte des saints et le groupe des Vertus, apparaît, au fronton du retable, Dieu le Père assisté de chérubins et recevant l'adoration de deux séraphins agenouillés. La présence du Père éternel est une constante des hauts de retables, quel que soit, par ailleurs, les différences des programmes iconographiques.

On pourra s'étonner de la place fort modeste accordée à Jésus et à Marie, qu'il faut chercher dans les petits médaillons accrochés aux colonnes médianes. Et peut-être, pour en terminer avec les personnages, que le buste de femme âgée placé à l'extrême-droite du retable est celui de sainte Anne.

Le thème eucharistique

Si le Sauveur se fait discret, le retable s'attarde à son sacrifice mais de manière indirecte. Selon un usage cher à la spiritualité française du 17ème siècle, on parle ici par "figures", par allusion en évoquant des scènes de l'Ancien Testament, où les théologiens se sont évertués à repérer et à magnifier des anticipations de la messe. Subtil jeu pédagogique, qui, loin de nous être familier, remplissait la liturgie, la prédication et l'imagerie anciennes. Il en est ainsi des bas-reliefs disposés au-dessus de la table de l'autel.

La porte du tabernacle est ornée du Sacrifice d'Abraham, à qui il fut demandé comme épreuve de sa fidélité d'offrir son fils, une immolation que l'on sait refusée. Le bois est prêt. Dans un vase brûle la flamme de l'holocauste. Le patriarche lève le glaive pour immoler Isaac. Mais l'ange de Dieu arrête le geste fatal. Le bélier est là, embroussaillé dans le buisson voisin, victime animale offerte en remplacement de la victime humaine.

De part et d'autre du tabernacle deux épisodes fondateurs de la grande tradition du peuple hébreu sont en relation avec la liturgie chrétienne. A gauche, le repas pascal qui fut le signal de l'arrachements à l'Egypte, le pays de la servitude. Le brasier installé dans le chariot de fer sur roulettes est loin d'être là pour la fantaisie. Le rite de la Pâque établi par Moïse était rigoureux: "La chair de l'agneau, on la mangera rôtie au feu, avec des pains sans levain et des herbes amères. N'en mangez rien cru ou cuit à l'eau, mais seulement rôti au feu" (Exode, 12, 8-9). La prescription rituelle qui impose l'animal rôti, et non bouilli, se comprend lorsqu'on voit au désert le peuple hébreu lassé de la manne se prendre à regretter le fumet qui montait des "chaudrons" du pays d'Egypte. Les hommes sont en tenue de voyage, prêts à partir pour l'Exode, "la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main" (idem, 11). Le repas de la pâque juive est la préfiguration du repas pascal, accompli lors de la Cène, le jeudi-saint.

A droite du tabernacle, c'est "la cueillette de la manne". On est au désert devant les tentes, sous la surveillance de Moïse, reconnaissable au bâton de commandement, derrière lui Aaron, avec sa coiffure de prêtre. Le peuple représenté par cinq personnages, recueille la manne, le pain venu du ciel qui conforta Israël au long de sa marche dans les étendues désertiques du Sinaï. La manne est la préfiguration de la nourriture eucharistique.

Le tableau de la Visitation dû au pinceau de Hirsch, le peintre verrier, a remplacé en 1872 une Sainte Famille qui portait une longue inscription. "Ce tableau a été peint et donné à Notre-Dame de Rumengol par messire Charles-Jacques Boichy de nom et d'armes, chevalier de l'ordre royal et militaire de saint Louis, 1647".

Le décor d'architecture et son ornementation

Le programme iconographique ainsi explicité s'insère dans un ensemble décoratif où le souci de la magnificence provoque l'émerveillement. L'architecture classique est rythmée verticalement par les colonnes torses, colonnes salomoniennes mises à l'honneur par Le Bernin, au grand baldaquin de Saint-Pierre de Rome. Horizontalement on a l'épais bandeau droit sous les niches et la ligne modulée de la large corniche à modillons du sommet. Ajoutés à cela les chapiteaux composites, l'architrave chargée de guirlandes, les portes latérales aux panneaux losangés ou rectangulaires, tout ceci n'est rien autre que triomphal.

Les anges, les angelots et les chérubins

La structure d'architecture resterait néanmoins froide si elle ne s'animait de multiples façons, liant les êtres du ciel et les choses de la terre. Les anges, dont on ne compte pas moins d'une quarantaine ont la priorité. Angelots nus sauf l'élégant et léger voile de pudeur, anges en tuniques plus classiques, chérubins au visage poupin, le sculpteur magnifie ainsi à sa manière le visage de l'enfant comme le roi l'avait voulu là-bas en son palais de Versailles.

La grande moitié des êtres issus de la cour céleste se tient, comme il se doit, dans les hauteurs, sommet des niches et registre du haut. De chaque côté du tableau central, indifférents à ce qu'il représente, deux angelots accrochent la guirlande de fleurs d'encadrement. D'autres s'accrochent aux colonnes médianes. Certains musent sous l'arc brisé des portes latérales. De curieux angelets, gainés comme des termes païens s'allongent contre le gradin de l'autel. Deux autres, mais sont-ce des anges ces "aptères" sans ailes, jouent aux cariatides, la tête couronnée de feuilles et de fleurs de part et d'autre de l'autel.

Les guirlandes, la vigne et l'églantier grimpant

Ayant animé la cohorte céleste, l'artiste se tourne vers la terre pour prendre à ses jardins de quoi garnir, partout où les surfaces le permettent. Quarante mètres, au moins de guirlandes et de chutes de fleurs. Au registre inférieur, les roses, les marguerites et les pivoines s'accrochent à des coquilles Saint-Jacques. Plus haut elles se suspendent à des angelots, en compositions élaborées où l'on cueille le dahlia, le chrysanthème, le tournesol, la pervenche, le cosmos, et le myosotis. Avec le lis de jardin, la fleur-de-lis royale héraldique compose une couronne à la bague des colonnes rondes.

Tout au sommet, de larges corbeilles présentent des bouquets heureusement disposés. La vigne, symbole eucharistique, s'enroule autour des colonnes torses Sur les colonnes centrales droites, grimpe l'églantier qui vient les couvrir.

Dans ce règne végétal exubérant l'animal s'il est présent, est plutôt discret. L'oiseau et le serpent qui se régalent dans les pampres de vigne des colonnes sont un peu perdus au milieu des feuilles. Les aigles, eux-mêmes, que l'on voit impériaux aux retables de Roscoff et de Commana, demeurent invisibles dans une vision frontale du meuble. Il faut les chercher sur les flancs des stylobates qui portent les colonnes.

L'effigie de saint Silvain sous l'autel

Au milieu de la débauche ornementale baroque du retable des Evangélistes, l'effigie de cire de saint Silvain couchée dans le coffre de l'autel est anachronique. Saint Silvain est peu connu en Bretagne. Si une légende l'identifie au Zachée de l'évangile (Luc,19:110), le Martyrologe romain, qui l'ignore, on le comprend, retient en revanche quatorze Silvain, dont plusieurs furent martyrs. Vu la jeunesse de l'effigie, il pourrait s'agir de l'enfant martyrisé à Ancyre en Galatie, avec deux compagnons, Rufin et Vitalice, tous trois fêtés le 4 septembre. L'introduction de saint Silvain à Rumengol fut faite lors de la cession par Rome d'une relique en 1856, ce qui date notre effigie. Ceci rend donc impossible la relation avec quelque dieu païen de forêt, même si l'on considère que Rumengol est à l'orée du Cranou, et que le sanctuaire actuel a pris le relais d'un lieu de sacrifice pré-chrétien.

Attribution du retable à l'atelier de Guillaume Lerrel

L'attribution du retable de Rumengol souffre tout simplement de l'absence de documentation . Mais les comparaisons stylistiques, comme le programme iconographique des bas-reliefs de l'autel, mettent le retable des évangélistes en relation avec le maître-autel de Bodilis sculpté par l'atelier de Guillaume Lerrel. C'était le sentiment intuitif de René Couffon dont on ne peut que constater le bien-fondé.

Guillaume Lerrel de Landivisiau (1657-1715) a travaillé aux maîtres-autels de Roscoff et de Bodilis et son oeuvre maîtresse est la chaire de Saint-Thégonnec qu'il a exécutée en compagnie de son père François, en 1683. L'année suivante il fournit le retable des Minimes de Saint-Pol-de-Léon, qui se trouve désormais dans la chapelle du Kreisker.

Remarquons que, à Rumengol, le propos initial de Lerrel a subi une transformation qui n'a pas été faite pour en améliorer l'aspect. L'établissement d'une large architrave et d'une longue corniche droite au sommet du retable pour monter jusqu'à la naissance du lambris lui a fait perdre un peu de sa puissance, d'autant plus que cela a amené à rabaisser le motif d'amortissement central qui porte le Père éternel. Sans cet arrière-plan peu utile, où les bouquets de fleurs et les pots à feu ont quelque allure maigrelette, le sommet du retable des Evangélistes aurait plus de présence.

Au-dessus de deux des niches latérales se détachent en lettres d'or peintes deux noms suivis de l'initiale F. qui les désigne pour être des fabriciens: P(ier)RE TRELLU F. et Jn LE CUFFE F. La graphie des U à la moderne, qui remplacent au cours du 18ème siècle le signe V, indique qu'il s'agit des fabriciens en charge au cours d'une restauration effectuée au 19ème siècle que nous ne pouvons pas dater avec plus de précision.

Comparaison Rumengol-Commana

La comparaison de retables similaires loin d'être un exercice gratuit est gratifiante pour une meilleure appréhension des problèmes posés dans les différentes églises et une connaissance améliorée des ateliers locaux.

La conception d'un retable est tributaire de l'espace où le commanditaire décide de le placer. A cet égard il est intéressant de voir la différence entre le retable de Rumengol celui de sainte Anne à Commana, célébré par une abondante littérature. Le propos est d'autant plus intéressant qu'ils sont de la même époque, Commana étant daté avec précision de 1682, le temps Yves Messager était recteur.

Rumengol, se développe en largeur, grand rectangle, contre un mur aveugle, sous un lambris longitudinal. Commana, sous un lambris en berceau est plutôt carré. A l'inverse de Rumengol, il ne masque pas entièrement la fenêtre, profitant du réseau lumineux du vitrail. La table de l'autel de Commana est plus large. S'il y a huit colonnes à Commana, contre six à Rumengol, ici il y a quatre niches, contre deux là-bas. La grande statuaire est plus riche à Rumengol qui compte dix pièces contre sept à Commana.

Ce sont surtout les programmes qui font la différencce. Commana, se focalise sur des familles, Marie et Joseph, Anne et Joachim, avec les médaillons des cousins Jésus et Jean-Baptiste, fils de Zacharie et d'Élisabeth, sous l'égide de la Trinité. Ce qui fait quatre groupes familiaux, un thème quaternaire d'une forte homogénéité. Si la quaternité, Evangélistes, Vertus cardinales, Pères de l'Eglise se lit aussi à Rumengol, sa puissance d'évocation est différente.

Les anges, les angelots et les chérubins sont aussi nombreux ici et là. En revanche les grands aigles de Commana éclipsent les aiglons de Rumengol blottis frileusement dans des retours d'angles discrets. Quant aux ornementations florales on ne peut décider où est la richesse la plus abondante, l'un et l'autre des deux meubles en étant abondamment pourvus.

Yves-Pascal Castel