Sur les pas de Michel Le Nobletz
Yves-Pascal Castel




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Cet article a été publié en version Breton-Français illustrée dans le numéro 75-76 (pages 37 à 136) de la revue Minihy-Levenez de octobre-novembre 2002 (Directeur de la publication: Job an Irien. Adresse: Minihy-Levenez, 29800 Tréflévénez. Téléphone: 02 98 25 17 66). Il est reproduit ici avec l'autorisation de l'auteur et de l'éditeur.

Plan
1 Introduction
2 Naissance à Plouguerneau
3 Kerodern, la chapelle Saint-Claude et la croix de l'enclos
4 Lesguern en Saint-Frégant, chez le grand père
5 Saint-Antoine Perros, aux rives de l'Aber-Wrach
6 Ploudaniel, la vision de Notre-Seigneur
7 Etudiant en Aquitaine. La vison des trois couronnes (1596-1604)
8 Quatre années de théologie à Bordeaux. Préparation à l'état ecclésiastique (1604-1607)
9 L'ermite de Tréménac'h (1607)
10 Au couvent de Morlaix
11 Mission dans les îles
12 A Landerneau "il commence à expliquer les peintures"
13 Parmi les "Cartes" peintes, la "Carte" mêlée
14 Dans les ports: Quimper, Le Faou, Concarneau, Pont-l-Abbé, Audierne, (1614-1617)
15 Dans la campagne du Cap-Sizun
16 Michel Le Nobletz à l'île de Sein
17 Le grand Séjour de dom Michel à Douarnenez (1617-1639)
18 Consolations et épreuves
19 Les adieux de Michel Le Nobletz à Douarnenez, 1639
20 La chapelle Saint-Michel à Douarnenez
21 Dom Michel et les neuf choeurs d'anges
22 Michel Le Nobletz au Conquet (1639-1652)
23 La passation de pouvoirs de Michel Le Nobletz au Père Maunoir
24 La présentation du père Maunoir à Mgr du Louet par Michel Le Nobletz
25 Les dernières années de Michel Le Nobletz
26 Le Tombeau de dom Michel
27 La maison de dom Michel transformée en chapelle
28 Le vitraux de l'église du Conquet
29 Annexe. Qu'en est-il des "calices de Michel Le Nobletz"?
30 Sources et bibliographie

 

Introduction

Figure haute en couleur, personnage éminemment complexe, Michel Le Nobletz, suscite, trois cent cinquante ans après sa mort au Conquet, le 5 mai 1652, une fascination auprès des esprits les plus divers. "Prêtre fou", "beleg fol", comme l'ont brocardé des contemporains, qui n'ont pas toujours fait preuve de compréhension, loin s'en faut, son souvenir est toujours vivant dans le diocèse de Quimper et de Léon où il a exercé son ministère.

Pour le plaisir d'étapes sur la route de ce "fou de Dieu", c'est sur sa propre terre que, sans plus d'ambages introductrices, nous suivrons l'attachant contemporain de saint François de Sales (1567-1622), son aîné de dix ans. Notre itinéraire pourra fournir un synopsis au réalisateur de cinéma, de télévision ou de théâtre qui, dans un élan de bonne folie, s'attacherait à esquisser la silhouette de l'homme dérangeant qu'on n'arrive ni à maîtriser ni à classer, mais dont le passage fulgurant n'a laissé personne indifférent.

Notre projet est donc de nous attarder aux lieux que Michel Le Nobletz a fréquentés, du moins dans le Finistère, car ses études l'ont mené loin, et d'illustrer son parcours par l'iconographie relativement abondante que la ferveur populaire, impressionnée par sa stature, a suscitée.

Nous émaillerons le texte de citations, en ce "vieux langage françois" si savoureux, extraites de l'ouvrage fondamental quasi introuvable qui a pour titre "La Vie de Monsievr Le Nobletz Prestre et Missionnaire de Bretagne". Cette première biographie fut imprimée à Paris en 1666, chez Jean Cusson, rue saint Jacques à l'Image (enseigne) de Saint Jean Baptiste. Le livre, qui sert de source à tous les biographes, directement ou indirectement, a pour auteur déclaré un certain Antoine de S. André, prêtre, plus connu sous le nom de Père Verjus que nous retiendrons.

Chapitre 2
Naissance à Plouguerneau
(Verjus, livre premier, chapitre premier)

Michel Le Nobletz "nâquit le vingt-neufieme jour de Septembre de l'an mil cinq cens soixante-dix-sept dans le Château de Kerodern, situé en la Paroisse de Plovgverneau de l'Evesché de Léon en Basse-Bretagne".

C'était un dimanche, on entrait dans le 7e signe du Zodiaque, la Balance. Qui aurait dressé l'horoscope du nouveau-né aurait été sans doute loin de prévoir le destin hors du commun du quatrième des onze enfants qui ont égayé le foyer d'Hervé Le Nobletz. A la naissance il ne fut pas difficile, en un temps où tout chrétien connaissait par coeur le calendrier des saints, de trouver un prénom au nouveau-né. Ce dimanche-là, c'était la Saint-Michel.

Les Nobletz, une famille léonarde d'ancienne mais de petite noblesse, entrent dans les réformations et les "montres", c'est-à-dire les recensements des hommes d'armes, à partir de 1426 sur les paroisses de Plouguerneau et de Plouvien. Lors du serment de fidélité fait au duc par Alain, vicomte de Rohan, le 28 octobre 1437, un certain A. Le Nobletz vient au 36e rang des 115 chevaliers et écuyers de l'Evêché de Léon. Le 13 mai 1520, Jean Le Nobletz, seigneur de Kerozern se signale comme témoin à la signature de l' "instrument public" rédigé à l'occasion de l'intronisation solennelle de Gui Leclerc, évêque de Léon, dans sa ville épiscopale.

Le père de Michel, Hervé, un "bon gentilhomme quoy qu'un peu trop porté au gain", est un des quatre notaires du Léon. Son épouse Françoise vient de Lesguern, paroisse voisine de Saint-Frégant, où son manoir existe toujours.

Chapitre 3
Kerodern, la chapelle Saint-Caude et la croix de l'enclos
(Verjus, livre premier, chapitre premier)

En revanche, de la demeure de Kérodern, qui vit naître Michel Le Nobletz il ne reste que des pierres éparses et un puits à large margelle. Le logis dont avait été retrouvée la base de la tourelle d'escalier en 1925, a disparu tout comme le pigeonnier voisin.

Dès l'âge de quatre ans l'enfant montre une disposition peu habituelle pour la piété. "Il y avoit près de Kerodern une église dédiée à Saint Claude, qui n'en estoit séparée que par un petit étang, qu'il falloit côtoyer pour y aller". L'enfant s'y rendait malgré les menaces de sa mère qui craignait le voir glisser dans l'eau et s'y noyer. Mais, lui la tranquillisait assurant qu'une dame mystérieuse le protégeait.

L'étang n'existe plus. Il était en contre-bas de la chapelle, qui, toujours debout, est un édifice de plan rectangulaire en moellons ordinaires, avec un pignon occidental aveugle, ce qui n'est pas commun, et un fort modeste clocher-mur. La fenêtre flamboyante du chevet donne le principal éclairage. Les trois statues qui ornent aujourd'hui la chapelle sont trop récentes pour que l'enfant ait pu prier devant elles. Le saint Claude et le saint Yves sont du XVIIe siècle, la sainte Marguerite du XVIIIe.

Mikêlig a joué sur les marches de la croix érigée à l'angle sud-est du placître par le père vers les premières années de son mariage. Les frères aînés ne se sont sans doute pas fait faute de lui déchiffrer la date de 1570 et de lui expliquer le blason des ascendants, mi-parti: "d'argent à deux fasces de sable au canton de gueules chargé d'une quintefeuille d'argent", qui est Nobletz, et "fascé de six pièces de vair" qui est Lesguern.

Chapitre 4
Lesguern en Saint-Frégant, chez le grand père
(Verjus, livre I, chapitre 2)

"Première éducation de Monsieur le Nobletz" "Monsieur de Lesvern, père de Madame de Kerodern, voulut avoir auprès de lui son petit-fils Michel à l'âge de sept ans, pour l'y faire instruire avec quelques-uns de ses autres petits-fils, par un vertueux Ecclésiastique, qui demeurait chez luy dans son Château de Lesvern". Le "Château" du biographe, est un simple manoir solide sur plan en équerre analogue à celui d'innombrables demeurances seigneuriales, répandues tant en Bretagne que dans le reste du Royaume, et aussi bien à la ville qu'à la campagne. L'escalier à vis dans l'angle a vu grimper l'enfant vers sa chambrette, empruntant la deuxième volée pour gagner sa couche dans la soupente. Sans doute aussi a-t-il joué à la petite guerre, blotti derrière l'archère percée vers l'angle du grand mur Ouest et dévalé jusqu'au moulin, voir tourner la meule entre les "poitrineaux" ces pièces de bois ornées qu'on appelait le recteur et le vicaire. Peut-être, encore, levant les yeux vers les dragons des crossettes du pignon de sa propre demeure monsieur de Lesvern a-t-il raconté au petit-fils la légende du dragon maîtrisé par l'évêque Paul Aurélien et jeté à la mer à Toul-ar-Sarpant, sur la grève de l'Ile de Batz.

Au sujet de l'actuel Lesguern, une mise au point est nécessaire. Déclaré "manoir détruit" dans "Manoir en Bretagne, Cahiers de l'Inventaire"(1993), Lesvern a été l'objet d'une restauration accomplie avec une sûreté de goût qui fait honneur aux propriétaires actuels, conscients de la valeur inestimable de l'héritage.

En revanche, la chapelle de Lesguern a disparu. On lui assigne une vague place un peu vers le nord. Seul subsiste, précieux vestige, une pierre ouvragée provenant d'une baie du XVIe siècle. C'est une espèce d'oculus, en kersanton, un carré curviligne inséré dans un bâtiment d'usage à deux pas du grand logis.

Chapitre 5
Saint-Antoine Perros, aux rives de l'Aber-Wrach
(Verjus, livre I, chapitre 2)

A la mort du grand-père, Michel quitte Lesguern, retrouvant la maison paternelle où il passe sous la coupe d'un "Précepteur qu'il ne conserva pas fort long temps". Le père, sans doute en ceci plus avisé que l'aïeul, désire pour l'enfant une éducation inséparable d'une émulation qui se rencontre "rarement autre part que parmy la multitude de ceux qu'on nourrit ensemble". Ainsi, après les préceptorats de Lesguern et de Kerodern, Michel rejoint une Ecole publique tenue par "deux vertueux Ecclésiastiques frères qui inspiraient doucement & efficacement la piété & la doctrine à leurs écoliers". L'établissement en question était sis sur les bords de l'Aber-Wrach au lieu-dit Saint-Antoine Perroz.

Le lieu, désormais transformé, livre son caractère au travers du cadastre de 1848, avec la parcelle de "Liorz Ar Chloastr" (le jardin du Cloître) et celle du "Cimetière". Une première muraille domine toujours l'estran, séparée d'une seconde dont on devine la solide assise, par une sorte de minuscule crique d'échouage. Restent aussi à Saint-Antoine un portail d'entrée, un puits et le chemin qui le desservait, une croix de pierre appelée Croix de Perros, toute simple, sur les degrés de laquelle le jeune Michel a dû s'asseoir, quelque vie de saints entre les mains.

Le séjour du garçon à l'école publique de Saint-Antoine, dura de deux à trois ans. Il y profita "heureusement de la conduite de ces deux serviteurs de Dieu (les deux vertueux ecclésiastiques nommés plus haut), qui prenaient plaisir à voir un enfant de dix ans exempt de toutes les légèretez de son âge, qu'on pouvoit dire de luy ce que l'Ecriture nous raconte de Tobie, qu'estant encore enfant, il ne fit jamais rien paroistre de puerile dans toutes ses actions".

Chapitre 6
Ploudaniel, la vision de Notre-Seigneur
(Verjus, livre I, chapitre 2)

"Dieu permit en suite pour le bien de la paroisse de Ploudaniel, qu'il y fut envoyé pour continuer d'apprendre les lettres humaines d'un Professeur estimé habile dans le pays, & qu'il passast en ce lieu-là six ans sous sa conduite".

Agé d'environ treize ans, Michel le Nobletz quitte Saint-Antoine pour l'école de Ploudaniel, dirigée par M. Alain Le Guen, un maître dont les leçons lui seront profitables, sans pour autant que le père Verjus, le biographe, minimise les difficultés rencontrées. Il ne manque pas de préciser que c'est à l'attrait qu'il eut pour la piété que Michel put se maintenir "au milieu de la Barbarie, parmy un peuple aussi grossier et aussi ignorant que les Sauvages mesmes", une remarque qui loin d'être flatteuse, décrit sans doute assez exactement l'état de la population de ce canton du Léon.

Dom Michel confiera plus tard au Père Maunoir que dans ce milieu peu propice à l'épanouissement d'un adolescent aux ambitions spirituelles affirmées, il eut une vision. "Il n'avoit que quatorze ans, quand Notre-Seigneur l'honora de la veue de son Humanité adorable, & se présenta à luy avec une beauté si ravissante, & une si éclatante majesté, qu'il dit depuis à une personne de grande vertu, à qui il crût devoir faire confidence de cette merveille, qu'il n'avoit point de termes qui puissent exprimer en aucune façon ce qu'il avoit veu, ny la surprise & la joye dont il avoit esté comblé". En marge du texte, l'auteur de la Vie précise que la personne de grande vertu en question était "Mademoiselle Ieanne Le Gal, qui demeure à Saint Renan en Léon".

L'église actuelle de Ploudaniel, bâtie en 1860-1862, que n'a donc pu connaître Michel Le Nobletz, possède un vitrail au sud de la tour. Fourni par la "Société artistique de peinture sur verre 96, rue de Notre-Dame-des-Champs Paris", il s'intitule "Apparition de Notre Seigneur à Michel Le Nobletz". La scène se passe en présence de lavandières et d'une fillette. On observe que dans l'instant où deux des femmes s'émerveillent, une troisième continue d'essorer le drap tout humide, volontairement étrangère à la présence du jeune voyant. Cette indifférence manifeste fait écho à la légende qui rapporte que les lavandières l'ayant trouvé en prière s'étaient gaussé de lui et l'auraient même battu. On ajoute que dans son indignation juvénile quasi biblique, l'enfant aurait prié Dieu de faire tomber la misère sur le village de ces femmes, une version qui, si elle a encore cours de nos jours, ne se vérifie guère dans les faits.

On pense que pendant son séjour à Ploudaniel, Michel fut hébergé au château voisin de Trébodennic. Si c'est le cas, l'adolescent qui se faisait déjà un devoir de "haïr le monde", selon la rude terminologie du temps, entendons "se tenir à l'écart des mondanités" et qui sentait aussi monter en lui les élans de la puberté, a pu être choqué par le décor dans le plus pur goût Renaissance du portail de la demeure. Nouvellement construit (1584), et orné de sculptures par le Maître à qui on doit le calvaire de Guimiliau (1581-1588), tout y était fait pour choquer notre futur lévite. Termes païens, masques grimaçants, couple d'ignudi, rien dans cette sculpture renaissante et profane qui parlât au jeune garçon des mystères chrétiens. L'admiration que, plus détachés, nous éprouvons aujourd'hui, face à cette belle porte se muait pour lui en rejet catégorique. On comprend le fait rapporté par le biographe, montrant l'adolescent "qui attaqué du démon de l'impureté dans un bois (... ) se dépouilla, & se jeta tout nud au milieu des ronces & des épines" pour calmer ses ardeurs. Dans le même temps, missionnaire en herbe, le jeune garçon entreprend de catéchiser les paysans "dans le cimetière au sortir de l'Église", des pauvres gens qui "récompensaient d'ordinaire sa charité par des railleries".

Chapitre 7
Etudiant en Aquitaine. la vision des trois couronnes (1596-1604)
(Verjus, livre I, chapitre 3-6)

Après avoir passé six ans à Ploudaniel, Michel le Nobletz se prépare à quitter la Bretagne. "Les Espagnols ayant esté chassez du port de Crozon en Basse-Bretagne par le Maréchal d'Aumont, (l'assaut final du fort de Roscanvel eut lieu le 17 décembre 1594) aussi tost que les guerres civiles furent cessées, et qu'on pût aller seurement sur mer, Michel Le Nobletz fut envoyé avec ses frères à Bordeaux, pour y étudier plus solidement les Lettres humaines sous des Professeurs habiles, dont la Bretagne estoit alors entièrement dépourvue". Le voyage effectué par mer fut ponctué par deux tempêtes. Mais "le danger évident de périr fut bien moindre que ceux qu'il courut sur terre".

En effet, au collège de Guyenne, à Bordeaux, l'habileté de Michel à manier les armes, comme tout fils de la noblesse, le fait élire "Prieur des Bretons". Une telle fonction l'oblige à fréquenter toutes sortes de "mauvaises compagnies des plus débauchez de son pays, d'épouser toutes leurs querelles quelques injustes qu'elles puissent être". La situation, on le devine, était peu faite pour plaire au jeune expatrié, d'autant plus qu'il se vit un jour dans l'attitude de dégainer son épée pour prendre le parti de ses compatriotes. Ce jour-là, une inspiration supérieure fit comprendre à l'étudiant qu'une telle atmosphère n'était pas faite pour lui.

Ainsi, à vingt ans, l'année de la fougue juvénile de Bordeaux terminée, Michel passe, dès octobre 1597, chez les jésuites d'Agen, afin de poursuivre l'étude des lettres latines et grecques. Deux années d'humanités où il se distingue, avant d'aborder deux années de philosophie. Dans le royaume, les événements vont leur train. En mars 1598, la reddition de Mercoeur arrête la guerre de la Ligue qui s'éternisait en Bretagne, la proclamation de l'Edit de Nantes mettant un point final aux troubles consécutifs aux guerres de religion.

Les années agénoises sont décisives pour Michel Le Nobletz. En même temps que grandit sa piété, les assurances venues du ciel le confortent dans sa vocation. " La Vierge eût la bonté de le visiter & de le consoler, comme une bonne mère s'applique à essuyer les larmes de son fils (... ). J'ay obtenu de mon fils, luy dit-elle, ces trois Couronnes pour vous l'une est celle de la Virginité, que vous garderez inviolablement jusqu'à la mort (...). Ceste seconde Couronne est celle de Docteur & de Maistre de la vie spirituelle (...). La troisième Couronne est celle du mépris du monde, dont vous ferez une profession particulière dans l'Estat Ecclésiastique". Le futur lévite avait bien besoin d'être réconforté par la Vierge Marie, en butte qu'il était à de graves calomnies. En arrivant à Agen, il avait en effet pris pension chez un honorable couple qui se désolait de n'avoir pas d'enfants alors qu'ils étaient mariés depuis seize ans. Or, pendant le temps qu'il se trouvait dans leur maison, l'épouse stérile se trouva enceinte et il ne manqua pas de méchantes langues pour établir un rapport entre la grossesse et la présence du jeune homme. Heureusement, pour son honneur et celui de la logeuse, la calomnie tomba au jour de l'accouchement. Le compte des semaines montrait que la femme était enceinte bien avant l'arrivée de l'étudiant. On comprend, dans ce contexte, l'importance de la "Vision des trois couronnes", si étroitement liée à l'iconographie de Michel Le Nobletz.

A. Un vitrail, dans le transept sud (baie 6) de Rumengol, illustre le don lui-même, et peu importe l'anachronisme flagrant de la scène placée par le peintre sur les rives de l'Armorique. Datée 1903, l'oeuvre porte la signature du verrier et celle du peintre : J. P. FLORENCE ET HEINRICH, TOURS. Les deux panneaux centraux sont consacrés à la fameuse vision. Michel Le Nobletz est en prière devant un ermitage de pierre construit sur la rive d'une ria où voguent des barques. A ses pieds un lis et un seau à aspersion. Au-dessus, dans la nuée où volent cinq chérubins, un ange serre sur sa poitrine une première couronne. Il en tend une seconde fleuronnée de lis, sans doute celle de la virginité, tandis que la troisième aux fleurons à pointes du type assyrien, reste enfilée à son bras. A droite de l'ange, la Vierge Marie est assise, l'enfant bénit, debout près d'elle. Le nimbe de la Vierge est garni d'étoiles. Une longue légende explicite la scène. "Comment la Sainte Vierge apparut au vénérable Michel Le Nobletz lui présentant les trois couronnes de Doctrine, de Chasteté, et de Mépris du monde".

Le mépris du monde, une des hantises de dom Michel, est à comprendre dans la ligne de la réforme catholique post tridentine, qui rappelait le prêtre à la dignité de sa condition, dont l'une des marques était la séparation d'avec l'état laïc et des activités liées à ce dernier.

Le vitrail des trois couronnes est connu sous le nom de "vitrail des missionnaires", au vu des deux ecclésiastiques fort bien identifiés par les légendes, placés dans de hautes niches latérales. A gauche : Le "R(évérend) Père P. Qvintin" en habit de dominicain, le livre de l'évangile, "Evan / gelivm", en main, lève le doigt du prédicateur, un geste expliqué par la banderole accrochée au bras gauche "non ervbesco evangelivm Christi", Je ne rougis pas de l'évangile du Christ (Romains. 1,16). A droite le "V(énérabl)e Père J. Mavnoir", de la Compagnie de Jésus, la clochette des vieux saints celtiques pendue à sa main droite, le crucifix brandi dans l'autre. Ces deux personnages, Quintin et Maunoir, eurent partie liée avec Michel Le Nobletz. Le dominicain l'aida un temps dans ses missions, le jésuite sera son émule et son successeur.

Sept écus garnissent le réseau du vitrail.

On se permettra de signaler un second anachronisme dans ce vitrail. Nobletz, vêtu d'un grand surplis avec une longue étole est présenté à l'âge mûr, alors qu'à l'époque de la vision des trois couronnes, il n'était qu'étudiant.

B. L'oratoire de l'évêché possède un tableau signé Yan' Dargent. Encore l'anachronisme d'un Michel âgé déjà prêtre. Les trois couronnes s'entassent, superposées dans les mains de l'angelot qui vole vers l'arrière, au-dessus de la tête du personnage.

C. Douarnenez, église du Sacré-Coeur, baie 17, vers 1900, vitrail par l'atelier Lobin et Florence de Tours. "Dom Michel Le Nobletz / reçoit de la sainte Vierge les trois couronnes".

D. Douarnenez, chapelle Saint-Michel, bras sud. Huile sur toile, non signée, non datée. Dom Michel est en prière à genoux devant un autel, les mains jointes, revêtu du surplis et de l'étole. Sur l'autel, dans une nuée, entourée de douze angelots, une gloire la nimbant, la Vierge assise a près d'elle l'enfant Jésus qui debout tend les trois couronnes posées les unes sur les autres, une bleue, une blanche, une rouge. Sur le flanc du pupitre, où repose un livre, une inscription : "Le Révérend Père Michel Nobletz mourut en 1652, âgé de 75 ans"

E. La Vision d'Agen est aussi évoquée par les trois couronnes peintes dans le réseau du vitrail qui, à Saint-Matthieu de Quimper, illustre l'institution du Père Maunoir comme son successeur dans le travail des Missions. Ici elles encadrent les armoiries de la famille Nobletz.

F. La chapelle de Lochrist au Conquet conserve une belle statue en pierre tendre de la Vierge à L'Enfant présentant les trois couronnes empilées l'une sur l'autre, les fleurons de chacune étant diversifiés.

Chapitre 8
Quatre années de théologie à Bordeaux Préparation à l'état ecclésiastique (1604-1607)
(Verjus, livre I, chapitres 6 et 7, livre II, chapitre 1-8)

Les "humanités", achevées, notre étudiant dont l'idéal est de lier la connaissance de la Doctrine, représentées par l'une des trois couronnes et la Piété, se sentant attiré par l'Etat Ecclésiastique se trouve en face du choix entre clergé séculier et clergé régulier. Dans cette seconde hypothèse, vers quelle famille religieuse se tourner? Le Nobletz estime sa santé trop précaire pour suivre la rude voie des fils de saint Ignace, et l'idéal de pauvreté des Pères Capucins le tente. En définitive, sa vocation se déroulera dans le clergé séculier, tout en se tenant proche des religieux des deux ordres.

Pour l'instant, en attendant d'entrer en prêtrise, il décide, en compagnie de celui qui deviendra le Père Quintin, compagnon d'étude de onze ans son aîné, valeureux combattant des guerres de la Ligue, de faire quatre années de théologie à Bordeaux. Mais avant de descendre le cours de la Garonne "Monsieur le Nobletz prit (... ) un peu de temps, pour satisfaire l'ardent désir qu'il avoit d'aller en pèlerinage à Toulouse , & d'y vénérer les Saintes Reliques qu'on y voit en si grand nombre". Le voeu accompli, voici Bordeaux et le collège de la Madeleine tenu par les Jésuites.

Pour étudier et prier en paix, Michel s'est installé dans "une chambre éloignée du bruit". Plongé avec l'ardeur qu'on lui connaît dans la Théologie Scolastique de saint Thomas, un ami dira de lui que c'était "le plus savant homme de toute la Bretagne".

Le séjour bordelais achevé, "il crut devoir encore différer quelque temps de prendre l'ordre sacré de la Prestrise, dont il redoutoit si fort la hauteur". Au cours de ces mois Michel Le Nobletz fait la liste des dix écueils que doivent craindre ceux qui s'engagent en l'état ecclésiastique. 1. Défaut de vocation de Dieu. 2. Défaut de pureté d'intention. 3. Trop grande pauvreté qui fait prendre l'état comme un petit métier d'artisan. 4. Défaut de science. 5. Esprit de superbe, et bonne opinion de sa propre suffisance. 6. Désir d'estime et de crédit dans le monde. 7. Affection déréglée pour ses proches parents. 8. Défaut d'esprit de pénitence, "l'attache aux plaisirs de la bouche". 9. " Fainéantise et mépris de l'étude". 10. Défaut de dévotion.

Suivent quinze règles pour éviter les écueils et surmonter les difficultés. Citons, parmi elles, la dixième "Il faut avoir un employ de chambre & de cabinet, qui nous occupe à l'étude de la loy de Dieu & de la doctrine Evangélique, ou du moins à quelque exercice indifférent, qui puisse souffrir les exercices de dévotion, en bannissant l'oisiveté".

Voici donc Michel Le Nobletz de retour au pays à la veille du sacerdoce auquel il se prépare. L'évêque de Léon, Rolland de Neufville, l'ayant entendu dans une "dispute célèbre de Théologie, qu'il fit faire à Saint Paul de Léon par les plus habiles gens du pays" veut le forcer à accepter, ainsi que ses frères, savants dans le droit civil et canon, les premiers Bénéfices considérables qui viendraient à vaquer dans son Diocèse. Le père voyant déjà son fils entamer une carrière honorable, lui fait faire un bel habit que Michel s'empresse de donner à un pauvre prêtre, mais que Hervé Le Nobletz viendra reprendre avant de l'abandonner suite à l'admonestation du fils. On voit déjà poindre des difficultés. Devant le refus réitéré d'accepter un beau bénéfice, ce qui est plus sérieux que le refus d'un bel habit, Michel est chassé de Kerodern, comme un vaurien, capable tout au plus de garder les troupeaux. Retiré, pendant six mois, chez la femme qui avait été sa nourrice, il vit pauvrement, passant ses heures à catéchiser les humbles et les enfants. Pour les aider il va jusqu'à quêter dans sa propre paroisse. Ses proches offusqués considèrent leur enfant comme définitivement perdu, du moins aux yeux du monde.

C'est alors que Michel se sent "inspiré d'aller à Paris, y chercher quelque excellent directeur, avec qui il pust communiquer de la conduite de Dieu sur son ame". Le Père Cotton, le célèbre confesseur du roi Henri Le Grand, "admirant les trésors de la grâce qu'il reconnut dans ce jeune homme (... ) l'exhorta à ne plus différer de s'engager dans la Prestrise". Ainsi, le Père coupe court aux atermoiements d'un Nobletz, dominé par la crainte de n'être pas digne, en le faisant ordonner à Paris même. Entre temps, voyant que les Professeurs de Sorbonne, aussi célèbres fussent ils, ne lui apportaient rien de plus que ce qu'il avait déjà reçu à Bordeaux, Michel s'était mis à l'étude de la langue hébraïque pour mieux goûter la Bible.

Pour sa première messe à Plouguerneau, celui que nous appellerons désormais dom Michel refuse le banquet de quatre cents invités et les deux jours de réjouissance, "danses et festins", de mise dans ces circonstances.

Chapitre 9
L'ermite de Tréménac'h (1607)
(Verjus, livre III)

Nouvellement ordonné, prêtre séculier relevant de l'évêque de Léon, dom Michel entame une année de solitude. "Ayant fait bâtir près de la mer en un lieu appelé Tréménac'h, proche de la Paroisse de Plouguerneau, du Diocèse de Léon une petite cellule couverte de paille, il s'y renferma". Il y vit durant une année quasi cloîtré, dans l'austérité, les macérations et la prière. Il se nourrit une seule fois le jour de bouillie "ou plutôt de cole faite de farine d'orge sans sel, sans beure & sans laict, qu'une personne du voisinage lui présentait dans un petit plat par une fenestre étroite". Il en résultera un rétrécissement d'estomac pour le reste de ses jours, ce dont il se repentira devant Dieu. Il ne sortait de sa cellule que pour dire la messe à Tréménac'h, qui n'était pas encore envahie par les sables et ne parla, pendant tout ce temps, à personne si ce n'est à son confesseur. En fait il dut abréger sa solitude poursuivi par la calomnie d'une personne qui bien que dévote n'en était pas moins mal intentionnée, sans que le biographe en dise plus long sur l'événement.

L'ermitage de dom Michel. est parmi les lieux les plus émouvants qui nous le font approcher. Certes, hormis la mer, la dune et les rochers, rien de ce que présente le site actuel, n'existait de son temps. La chapelle, en forme de croix latine, dédiée à saint Michel, ne sera construite qu'en 1707, en souvenir de l'homme de Dieu, que la piété populaire a canonisé sans le secours de Rome. La carte de Cassini, achevée en 1789, qui devait servir de modèle à la carte d'Etat-Major, note, sans ambages, au-dessus de la Batterie de Penénes et du Corps de Garde la chapelle "St Michel noblet", alors que l'inscription inscrite sur le linteau, désormais incomplète : 1707 . F (UT). F(AITE). LA CHAPELE DE SAINT MICHEL DV TREMENEC, demeurait moins explicite. La statue du saint Michel sur l'autel sud date de cette époque. Si la chapelle est postérieure à notre héros, il n'est pourtant pas impossible qu'il ait prié devant la statue de la Vierge à l'Enfant du XVIe siècle qui y est conservée et qui provient de l'église de Tréménac'h. C'est une Vierge à la figue, un fruit qui symbolise la fécondité et vers lequel l'enfant Jésus tend avidement les bras. Tombé en ruines au temps de la Révolution, Saint-Michel de Tréménac'h a été restauré en 1828.

Quant à l'ermitage lui-même de dom Michel, dont son biographe, avec exagération, prétendait qu'il "y a peu de Pèlerinages dans l'Europe plus fréquentez que celui-ci", il a laissé place, en 1889, à l'oratoire construit, dans l'angle nord-ouest du placître : TY : AN : AOUTROU : MIKEAL : NOBLETZ (Maison de dom Michel Nobletz). On y voit une petite toile de Yan Dargent représentant le prêtre en surplis, un lis à ses pieds. La croix de pierre du pignon oriental, émouvante dans sa simplicité, datée 1822, porte le monogramme IHS, avec l'inscription : F(AIT) : F(AIRE) PAR: NICOLAS BRAMOULLE.

L'église paroissiale de Tréménac'h toute proche, où dom Michel célébrait la messe est connue aujourd'hui sous le nom d'Iliz-Coz. Ensevelie au XVIIIe siècle sous l'arène dunaire, on en a dégagé récemment les ruines qui renferment un ensemble complet de dalles funéraires restées en place protégées par l'ensablement.

Quittant l'ermitage de Tréménac'h dom Michel s'installe de nouveau à Kérodern chez des parents d'autant plus suspicieux, que leur fils a gagné auprès des gens du pays le surnom peu amène de "beleg foll", prêtre fou. Mais il n'en a cure. Il prêche et catéchise à tout propos "ceux de la Paroisse de Plouguerneau, les ayant trouvéz dans une extreme ignorance...". Comme cela ne plaît pas à tout le monde, on ira jusqu'à attenter à la vie de celui qui ose fustiger les vices communs du haut de la chaire. Pistolet du gentilhomme criminel, arquebuse du parent humilié, "penn baz" du paysan offusqué, dénonciation du prêtre bien intentionné devant le Grand Vicaire, Michel supporte tout, jusqu'au bâton brandi par le père. Chassé de la demeure familiale une seconde fois, père et mère associés dans leur réprobation, il retrouve pour un temps de nouveau la maison de sa nourrice. Bientôt, tout de même, la sérénité qu'il montre en toutes circonstances, la simplicité de son éloquence finissent par bouleverser son père, qui, tout comme sa mère, change d'attitude reconnaissant le bien-fondé du zèle convertisseur du fougueux mystique. Le père mourra en 1612, la mère en 1615.

Chapitre 10
Au couvent de Morlaix
(Verjus, livre III, chapitre 5)

Entre temps, dom Michel, pas encore tout à fait fixé sur la place à prendre dans les degrés de la hiérarchie ecclésiastique séculière se laisse attirer par la vie religieuse communautaire. Il prend "l'habit dans le Convent de Morlaix". Les Jacobins de l'ordre de saint Dominique ont déjà été rejoints par le père Quintin, le compagnon de Bordeaux qui, tout nouveau profès, s'est attaché à réformer ses frères, rencontrant dans cette tâche de sérieuses réticences. Pour sa part, sans tarder, le novice venu de Plouguerneau fait éclater l'animosité latente de la communauté. Ce fut au sujet du portrait d'une jeune fille de condition qu'on venait d'enterrer dans le couvent. Placé auprès de la sépulture, le portrait "peint avec les agréments que recherchent d'ordinaire les personnes de ce sexe & de cet âge" portait certaines gens simples à rendre à la gracieuse image les marques de vénération réservées aux statues des saints. Dom Michel, envahi de zèle, demanda "tantost à son Supérieur, & tantost à la mère de la Demoiselle" qu'on enlevât l'objet. N'ayant pu obtenir gain de cause, un élan irraisonné l'amena à le mettre "en un estat à ne plus servir d'occasion de péché". Le résultat fut immédiat. Michel fut sans plus attendre chassé de la sainte maison qu'il quitta pour rentrer chez lui.

Le séjour à Kérodern, sera bref. Dom Michel, revient à Morlaix où il s'installe dans une maison proche du Couvent, fort de l'appui de l'évêque de Tréguier. Adrien d'Amboise, loin d'être prévenu contre le prêtre léonard, en a reconnu la valeur. Il l'autorise à catéchiser et à prêcher dans une des chapelles de la ville. Pour cet apostolat, Marguerite Le Nobletz, la soeur de Michel, vient se joindre à lui, ainsi que d'autres personnes pieuses, nonobstant l'opposition des prêtres locaux. Le prélat élargissant sans tarder l'obédience, dom Michel, part missionner dans le diocèse de Tréguier en compagnie du Père Quintin. Celui-ci prêche, dom Michel catéchise, s'arrêtant ici et là. "Non seulement dans les Eglises, mais aussi au milieu de la campagne, & dans les grands chemins auprès des Croix qu'on rencontre en très-grand nombre par tout dans la Basse Bretagne".

Chapitre 11
Mission dans les îles
(Verjus, livre IV, chapitres 2-5)

Ainsi démarre, de manière de plus en plus cohérente, l'activité proprement "missionnaire" de Michel le Nobletz. Pendant qu'il missionne dans ce qu'on appelle en Finistère le petit Trégor, de 1608 à l'aube de 1611, il revient à l'occasion dans le Léon, son diocèse d'origine, un Léon "qui s'estoit davantage exempté de l'hérésie". Voyant les îles particulièrement isolées, il prend la mer, d'abord pour Ouessant "peuplée d'environ quatre mille personnes privéz depuis si long-temps de la visite de leurs évesques, que la mémoire des hommes ne pouvoit leur en fournir aucun exemple". Le biographe Verjus ne tarit pas d'éloge sur ces îliens qui vivaient "avec une chasteté si merveilleuse, qu'il estoit inoüy qu'aucun d'entre eux eust jamais esté soupçonné des vices opposés à cette vertu". Dom Michel "passa ensuite dans la petite isle de Molevez (Molène), peuplée d'environ mille personnes", allant, pour l'instruire, rejoindre sur son élément même, le peuple des marins.

Poursuivant sa tournée des îles, dom Michel ne pouvait, en filial héritier de Paul Aurélien le fondateur du diocèse, éviter l'Ile de Batz où son sens du réalisme quelque peu emphatique ne laisse personne indifférent. Les derniers mots qu'il adresse aux îliens lors de son départ, brandissant un crâne blanchi aux orbites creuses extrait de l'ossuaire, sont significatifs : "Je vous laisse, mes frères, cette tête de mort pour vous prêcher les vérités de l'évangile en mon absence".

En 1611, Michel Le Nobletz s'installe à Lochrist, une trêve de Plougonvelin, à deux pas de la mer, entre Le Conquet et l'abbaye de la Pointe Saint-Matthieu. Infatigable "il fait des Missions au Promontoire de Saint Matthieu, dit Saint Mahé fin de terre: il y presche contre les abus & les vices ordinaires en ce lieu & et dans le reste de la Basse-Bretagne". Il insiste sur l'avarice, "qui estoit le vice le plus ordinaire de cet endroit de la Bretagne". Ces gens ne sont pas anti-religieux, bien au contraire. "Il s'en trouvoit plusieurs qui alloient à tous les lieux de dévotion du païs (... ) mais qui négligeaient de s'instruire des vérités les plus communes & les plus nécessaires de notre sainte Religion". Le biographe précise comment Michel stigmatise sans ménagement certains dévots. "Quelques-uns faisaient grande dépense en pieuses fondations, en ornemens de Chapelles..." et n'avaient "aucun soin d'acquiter leurs debtes, ny de payer les gages de leurs serviteurs...". Plus d'un quitte ostensiblement l'église dès que l'on voit l'homme monter en chaire. On accuse celui qui vient déranger l'ordre établi d'être un "prestre coureur et déréglé", autant dire instable. Certaines bonnes âmes se font un devoir de conscience de communiquer leur sentiment aux autorités ecclésiastiques. Mais c'est méconnaître les motivations d'un coeur qui se réjouit de participer aux opprobres dont fut couvert le Christ. Les rebuffades subies au temps de Lochrist dureront trois ans, ce dont les anciens de la trêve témoigneront plus tard en exaltant le zèle désintéressé du prédicateur.

Heureusement, Marguerite, la soeur, venue de Morlaix l'a rejoint dans la petite maison qu'il occupe entre la trêve de Lochrist et le bourg du Conquet. Elle y instruit les petites filles, aidée par des femmes dévouées, au nombre desquelles Françoise Troadec. Cette femme de mérite qui était veuve s'est signalée par son assiduité à assister ceux du voisinage qui allaient vers leur mort. Aussi savante que dévouée, C'était une femme de grande culture. Connaissant "les Langues Bretonne, Françoise, Angloise & Espagnole, la science de la navigation", elle mettait son adresse "à peindre & à faire des cartes marines pour la conduite des marchands qui trafiquaient dans les pays étrangers". De son côté, dans un pays tourné vers l'activité maritime, dom Michel se "servoit de la connaissance qu'il avoit des Mathématiques, pour entrer dans l'esprit de ceux qui trafiquaient sur mer".

Chapitre 12
A Landerneau "il commence à expliquer les peintures"
(Verjus, livre IV, chapitre 6)

En 1614, dom Michel s'enhardit à donner une mission à Landerneau, une "ville opulente", sans rencontrer le succès escompté. Il y est même un jour poursuivi par un homme ivre qui tente de le percer de son épée, détail pour un prédicateur qui se réjouit des épreuves qu'il prend comme des dons de Dieu. Au-delà de la déception, on notera que Landerneau marque une étape capitale dans la technique d'apostolat initiée par le prêtre. C'est dans la cité des Rohan qu'il se sert d'un procédé qui pour n'être pas inconnu dans d'autres régions de la chrétienté, fera dans la basse Bretagne figure d'innovation. Pour instruire le simple fidèle, Le Nobletz "jugeait qu'il fallait aider le sens de l'ouïe par celui de la veüe, en luy présentant des objets qui déterminassent l'esprit, & qui luy imprimassent plus distinctement ce qu'on voudroit luy bien faire entendre. Ce furent ces raisons qui luy firent préparer un grand nombre de tableaux, par le moyen desquels il enseignait tous nos mystères & tous les devoirs d'un Chrétien...". Commença ainsi, dans un Landerneau, qui par ailleurs ne lui apporta guère de consolations, l'aventure des tableaux qu'il appelait des "Cartes", que d'autres, par la suite nommeront "Taolennou", des Cartes, auxquelles nous allons nous attarder.

Chapitre 13
Parmi les "Cartes" peintes, la "Carte" mêlée
(Verjus livre VI, chapitre 4, VIII chapitre 5)

Les "Cartes peintes" sont inséparables de l'action évangélique de Michel Le Nobletz qui s'en servait lui-même et les confiait en particulier à de "vertueuses veuves (qui les) expliquaient publiquement avec l'approbation de l'Evesque". Ces cartes étaient composées selon les indications du prêtre par des artistes dont le plus doué fut Alain Lestobec, un régistrateur du Conquet qui n'hésita pas à signer ses productions. N'excédant pas la taille du parchemin tiré d'une peau d'animal, elles étaient assorties de cahiers manuscrits appelés "Déclarations" contenant des éclaircissements, destinés à guider leurs utilisateurs. "Quarante" précise le biographe de 1666, et plus peut-être.

Du grand nombre des Cartes peintes il reste un lot de quatorze pièces, dont deux en double, conservées aux archives de l'évêché de Quimper dans un grand portefeuille (100x75 cm). On voit des reproductions de ces Cartes au musée des Missions du Grouanec à Plouguemeau et à la chapelle Notre-Dame de Bon-Secours au Conquet. Par ailleurs, les "Cartes" ont été publiées dans leur ensemble, accompagnées de détails choisis dans "Les chemins du Paradis, Taolennou ar Baradoz" en 1988, présentés par Fanch Roudaut, et Alain Croix, avec une traduction en breton par Fanch Broudic.

L'appellation de "Cartes" vient de Michel Le Nobletz, lui-même, qui emploie parallèlement les mots de "peintures", de "figures", de "tableaux", mieux encore d'"énigmes spirituelles". Il s'en explique de manière savoureuse et précise dans la lettre écrite à l'Official et grand Vicaire de Cornouaille. "Il n'y a pas fort long-temps qu'on inventa les cartes marines, qui apprennent l'heure des marées, & qui découvrent les rochers, les bancs de sable, & les autres lieux dangereux de la mer: Cette invention pour estre nouvelle, n'en est pas moins commode & moins profitable à tous ceux qui se mêlent de la navigation. Nostre nouvelle façon de présenter les choses saintes, & de les expliquer aux ignorans, & mesme aux sourds & aux muets, estant incomparablement plus utile, ne doit pas estre mal receue".

Ailleurs, la métaphore affinée du navire qui navigue sur la mer montre un Michel Le Nobletz au fait des moindres détails de la navigation, s'attachant à les traduire en termes figurés non dépourvus de lyrisme "La proue est la Foy..., le gouvernail l'obéissance, comme dit le proverbe breton: Qui n'obéit au rocher, Brise contre le rocher... Les trois grands voiles, les puissances de l'âme... Le vent, la grâce... Le compas que tient le Maistre du navire c'est la raison qui doit conduire le vaisseau ... Levez les yeux vers le haut du mast et considérez la hune, où se met la sentinelle du vaisseau pour découvrir de loin les rochers, les changemens des vens, & les ennemis... Nous arriverons enfin de cette façon à cette Isle délicieuse, au milieu de la Mer pacifique de l'amour divin, Dieu nous en fasse la grace".

Ces citations ne sont pas inutiles pour entrer dans l'esprit qui sous-tendait la pédagogie de dom Michel, dont il affirmait volontiers la "nouveauté". Soucieux de sauver son procédé, il prend, dès 1624, des dispositions testamentaires pour en assurer la pérennité : "Celluy qui les gardera aura un coffre député, à deux serrures, afin que les autres confrères gardent un des dicts cleffs".

Parmi les quatorze cartes conservées nous choisissons de nous attarder à celle qui a pour titre "la Carte mêlée". Peinte en 1623, c'est la plus ancienne des quatre cartes qui portent une date. Pour l'étudier nous disposons, outre la Carte elle-même et la "Déclaration" explicative manuscrite d'une dizaine de pages, d'un troisième outil de travail, qui est le recueil de dessins à la plume du chanoine Paul Peyron, chancelier-archiviste de l'évêché, jusqu'à sa mort en 1922. Les feuilles de papier Canson utilisées dans ce recueil moderne portent deux types de filigranes, les initiales A G M (Andrieux Glaslan Morlaix), et le mot GLASLAN, où à Pleyber-Christ une papeterie a travaillé jusqu'en 1899. Les dessins aquarellés aux traits hésitants qui caractérisent le style du chanoine, sont précieux pour connaître les légendes effacées ou difficilement lisibles de l'original. Précisons que certaines inversions de dessins du document Peyron laissent à penser que le copiste a eu en main une seconde version de l'original, comme on voit qu'il en existe pour la carte du "Désirant". Il est, néanmoins, dommage que le cahier Peyron ne rende pas compte de la longue ligne qui court au pied de l'original où seuls de rares mots sont lisibles, comme "omnis vincit". Il est dommage aussi que la concision de la mention marginale en haut à droite de l'original ne nous permette pas de la comprendre. Mises à part ces limites, l'ensemble de la "Carte mêlée" peut être assez bien appréhendé.

La langue employée dans les commentaires des vignettes est le latin, avec des bribes de grec, écrites dans les caractères particuliers à cet idiome, ou dans ceux des latins. Le seul mot français est "hapelourde" que nous retrouverons dans le commentaire. On pourra en revanche s'étonner de ne relever aucun mot breton sur une carte destinée à des gens dont c'était la langue commune.

Les références relevées dans les Déclarations et notées dans Peyron nous apprennent que le tiers des vignettes, huit sur vingt-quatre, s'inspirent d'un ouvrage dont jusqu'ici les commentateurs ont peu parlé, un ouvrage qui eut une grande fortune auprès des humanistes de la Renaissance, tant en Italie qu'en France. Il s'agit des "Emblèmes" du jurisconsulte italien André Alciat de Milan (Alzat, Milanais 1492-Pavie, 1550), suite d'illustrations accompagnées de sentences morales en distiques latins. Paru en 1523, l'ouvrage a connu un succès dont témoigne les rééditions successives. 1531, 1534, 1542, 1546, 1547, 1548, 1549, 1551 (édition en latin faite peu après le décès d'Alciat), 1558 (édition française consultable sur le web), 1561, 1574. Nous avons utilisé l'édition latine de 1551, qui dédiée au célèbre Conrad Peutinger a fait l'objet d'un fac-similé publié chez Klincksieck en 1997.

Sans savoir exactement quelle édition des "Emblèmes", Le Nobletz utilisa pour sa " Carte mêlée ", on constate qu'il fait grand cas de la mythologie dont l'ouvrage est truffé. Sept des vingt-quatre vignettes de la "Carte" ont rapport avec tel ou tel emblème de l'ouvrage d'Alciat montrant ainsi un dom Michel participant à une culture ouverte pour la faire partager à son public. Le qualificatif de "mêlée" qui suggère à Alain Croix un assemblage d'images "pratiquement sans rapport entre elles", est en réalité clairement commenté dans les premières lignes de la Déclaration qui a pour titre : "Exposition de la carte dans laquelle est monstrée comme (comment) l'amour qu'on porte à la véritté évangélicque cogneue est le chemin pour parvenir au vray honneur" ... "Ceste carte est entremeslée parce qu'elle représente un certain nombre de vices et de vertus". Nobletz se conforme en cela au plan de l'ouvrage d'Alciat où, sur 226 figures emblématiques, 40 concernent les Vertus et 48, les Vices, soit près du tiers du lot.

Ainsi averti, on saisit le fil conducteur énoncé sur la banderole du frontispice de la Carte, sous la Colombe-Esprit-Saint, qui vole dans un ciel de chérubins et d'anges musiciens: "Ignem veni mittere in terram", je suis venu apporter le feu sur la terre (Luc 12,49).

Certes, on s'attendrait à voir la formule accompagnée de l'image du Christ qui l'a proférée, alors qu'elle s'inscrit à l'arrière d'un personnage issu de la mythologie. Chevelure de flamme, en accord avec le feu évoqué dans le texte, c'est un archer ailé, carquois et trompe en bandoulière, entouré d'une ronde de cinq petits personnages la croix sur l'épaule. Sur la gauche un écrivain sacré, besognant devant son écritoire, ferme un cortège où s'avancent le cardinal, le seigneur à la coiffure rouge, la dame (?) au col garni d'hermines et l'Empereur à la couronne fermée. Le sens et le destin de ce groupe inscrit au-dessous est clair : "Cucurri viam mandatorum suorum, postquam dilatasti cor meum" (j'ai couru sur le chemin de ses préceptes, après que tu aies dilaté mon coeur) (psaume 118, 32, librement cité). Au-dessus de ce premier cortège, dans un triangle sombre incliné, évocateur de la Trinité, se devinent les mots-clés qui se retrouveront en d'autres vignettes de la Carte: Amor, Honor, Veritas (Amour, Honneur, Vérité).

Il en va tout autrement du groupe des six personnages à droite. Dans leur flanc est fichée la flèche décochée par l'archer armé d'un triple dard en rapport avec le trident de Neptune : un second empereur, un évêque, un roi, un moine au capuchon semé d'hermines, puis un riche et un pauvre (?). Au-dessus, entre l'empereur et l'évêque, dans un triangle analogue à l'autre, mais la pointe piquant vers le bas : "Sero te cognoscet aeterna omnipotens iustitia" (c'est tardivement qu'on t'a reconnue, éternelle justice toute puissante). Regret tardif explicité par la légende sous le groupe : "Melius est pro veritate pati supplicium, quam pro adulatione beneficium" (il est préférable de souffrir le supplice à cause de la vérité que de recueillir le salaire des flatteries). Au-dessus des personnages atteints par les flèches règne le précepte qu'ils ont, semble-t-il, méconnu "In spiritu et veritate, oportet adorare Deum" (il convient d'adorer Dieu en esprit et en vérité), écho des paroles de Jésus à la Samaritaine (Jean 4, 23). Le frontispice de la "Carte mêlée" distingue ainsi le groupe des chrétiens qui ont suivi "l'amour qu'on porte à la vérité évangélique connue" et les autres, qui tout hauts personnages qu'ils furent sur la terre connaissent le malheur.

Sous le frontispice aux dignitaires qui évoque, sans en être, quelque Jugement dernier, la croix préside aux vingt-sept vignettes du panneau, une croix où Cupidon se voit lié au montant par Vénus dont il est lui-même issu. Le commentaire de la "Déclaration" est explicite : "L'amour célestiel doit lier à la croix de Jésus-Christ l'amour charnel et pour ce est écrit cette sentence: "Alterius vires subtrahit alter amor", (l'Amour annihile les forces de l'amour). Une bien audacieuse exploitation, on en conviendra, de figures mythologiques liées à l'amour profane pour introduire à la Caritas chrétienne.

A partir de maintenant nous suivrons l'ordre désigné par la "Déclaration", qui divise la Carte en cinq rangs, les "peintures" étant expliquées en commençant par le haut du rang.

1 - Trois personnages se tendent la main : "Veritas", la Vérité avec une bulle extraite de l'évangile: "Veritas liberavit vos" (la Vérité vous libérera) (Jean, 8, 32), "Honor", au centre, porte une couronne symbolique qui lui va bien. "Amor" est à droite. Sous ces trois figures allégoriques on ne sera pas étonné de voir proclamer le primat de la conscience qui est ce par quoi, en définitive, chacun, comptable de ses propres actes, sera jugé : "Gloria nostra haec est testimonium conscientiae nostrae" (notre gloire c'est le témoignage que nous rend notre conscience ) (2 Corinthiens 1,12). Encore faut-il que soit formée cette conscience afin de distinguer le vice de la vertu, le Bien du Mal. L'inspiration, fort libre, de cette vignette se tire du quinzième "Emblème" d'Alciat.

2. Le mystérieux "Homo bulla" (l'homme à la bulle, alias l'homme enflé) qui "tient en main un livre fermé est docteur (savant)". Les fleurs dans son autre main symbolisent "la prospérité mondaine". L'homme-bulle est en outre affublé d'un chapeau orné de la "teste d'un asne, d'un aspic, d'un chien et d'un cheval" qui représentent les vices. Les légendes sont explicites : "Vanitatem omnis homo vivens, insignia virtute sine virtute. In imagine pertransit homo" (vanité pour tout homme vivant que les marques de la vertu sans la vertu. Tel un songe, passe l'homme). Si la "Déclaration" ne s'explique pas sur le sens de cet "homo bulla", on sait que la "bulla" désignait chez les Romains la boule aplatie suspendue au cou des généraux honorés des fastes du triomphe et qui était censée contenir des produits magiques pour les prémunir contre l'envie.

3. "Aegle, Euphrasia, Thalia, tres sorores. Juvenes gratae manibus junctae. Tres charitae" (Aglaé, Euphrosine, Thalie, trois soeurs. Jeunes filles charmantes, par les mains se tenant. Les trois Charites ou Grâces). La fonction de chacune d'elles est définie : "Una dat beneficium, altera recipit, tertia reddit" (l'une accorde le bienfait, l'autre le recueille, la troisième le restitue). Faut-il comprendre qu'il s'agit de la grâce donnée par Dieu et reçue par le chrétien qui se doit de la partager? Au sujet des "Grâces" la "Déclaration" à laquelle on se réfère pour mieux comprendre est on ne peut plus laconique: "Ce sont les trois Charites desquels est parlé aux Emblèmes d'Alciat et au livre Lyckogliphique de Pieri. Voiez le caier latin sur ceste figure (Alciat. Emblem. CLXII)". Or, si nous connaissons le cent soixante quinzième "Emblème" d'Alciat, de l'édition latine de 1551, sous les titres d'Amicitia et de "Gratiae", l'évocation du Lyckogliphique de Pieri nous laisse sur notre faim.

4. La peinture suivante est plus longuement commentée. Quatre sentences courent le long des bordures. A gauche "Mortificate membra vestra" (mortifiez vos membres) (Colossiens 3, 5). En haut "Superata tellus sidera donat" (s'élever au-dessus de la terre c'est s'offrir le ciel). A droite, près de la femme : "Vana pulchritudo" (vaine est la beauté) (Proverbes 31, 30). En bas, sous la table garnie de mets : "Appetitus placet" (le désir est agréable). Enfin, une cinquième sentence est inscrite sous les pieds de l'homme mordu par le serpent "experientia displicet" (l'expérience déçoit). De son côté, la "Déclaration" n'y va pas par quatre chemins pour commenter l'image : "Ayant pris plaisir brutal avec une femme, il a veu un serpent qui sortoit dessoubs elle pour picquer au talon. Partant (en conséquence) il faut dire avec toute l'antiquité et mesme selon la loy évangélicque : "Maxima cunctarum victoria victa voluptas"" (En toutes choses, la victoire la plus haute est le plaisir maîtrisé).

5. L'homme et l'arbre. "Arbor interpretatur homo" (on doit voir dans cet arbre la créature humaine). On le comprend en lisant dans la "Déclaration" : "L'homme est un arbre renversé où il faut savoir que les racines de l'homme sont les saintes considérations. Sur ce point, il faudra recommander les exercices spirituels de l'esprit comme sont la méditation et considération des choses célestes et qu'elle consiste la force de l'homme chrétien". Puissante vision surréaliste de l'homme, que celle d'un arbre renversé! Mais, à comparer avec le cent vingt cinquième "Emblème" d'Alciat, on mesure la distance que prend Le Nobletz avec son modèle. Pour Alciat il s'agit de l'oubli de la patrie "In oblivionem patriae", avec, près de l'arbre, la figure courbée du citoyen d'Ithaque, à savoir le héros errant de l'Odyssée, le fameux Ulysse.

6. Sous l'homme-arbre, "en ce dernier combot (composition ?) ou carte est un aspic qui tasche de picquer un innocent. Il a invocqué l'aide de Dieu et de son ange (...) Discourez en ce point de ste Susanne". La légende que cite le chanoine Peyron "Per aspidem detractorem, intellige qui sibi innocenti obest" (par l'aspic qui se traîne, comprends qu'il porte par lui-même préjudice à l'innocent). "Anno 1623" (an 1623). L'évocation de l'épisode biblique de la chaste Suzanne, fort pertinent, demandait aux commentateurs de la Carte une sérieuse connaissance de l'Ancien Testament, l'épisode faisant partie de la lecture liturgique prescrite pour le samedi de la troisième semaine de carême (Daniel 13, sq.).

7. "Première peinture au 2e rang". La femme dont la tête disparaît dans les nuages est la Justice, reconnaissable à la balance qui est à gauche. La définition de cette vertu cardinale est classique : "Justitia est jus suum cuique retribuere" (la justice c'est rendre à chacun selon son droit). Une simple définition qui a traversé les siècles : "règle de ce qui est conforme au droit de chacun", selon le Littré, "qualité qui fait que l'on reconnaît justement et que l'on respecte le droit de chacun", selon le Robert, "caractère de ce qui est juste, équitable", selon le Larousse. Mais, la réalité qui est au moins aussi ancienne que la belle définition demeure différente. A cause des vices, la justice indignée s'envole vers le ciel, "Ob vitia, indignata justitia volat in coelum". Pour de plus amples explications sur un sujet aussi épineux, la "Déclaration" explicative renverra à un "Cahier latin".

8. La vignette qu'Alain Croix nomme "Le boeuf-destrier", montre une femme juchée sur l'échine d'un boeuf. L'accompagne une légende en grec: "Uranothen elthéin" (un être qui vient du ciel). On aurait pu penser à la déesse Io transformée en génisse par Jupiter, mais la "Déclaration", aussi étrange que cela paraisse, demande d'y voir l'allégorie de l'âme et du corps. Le boeuf, alias le corps, "court aux herbes verdoyantes". La femme, alias l'âme, en revanche, regarde les astres. "Car lorsque ce corps pesant et charnel recherche ses voluptés et court après elles à bride abattue, l'âme dévote doit avoir sa conversation dans le ciel". La légende de la vignette le confirme: "conversatio nostra in coelis est" (notre affaire à nous est dans les cieux) (Philippiens 3, 20).

9. De manière curieuse la "Déclaration" explicative de la Carte mêlée, du moins la première des deux qui soient conservées, ne parle nullement du dessin suivant qui montre Argus, un personnage que la fable appelle "Argus aux cent yeux". Les légendes semblent appeler à l'exercice d'une vigilance de tous les instants, symbolisée par le regard démultiplié du veilleur attentif. "Argus Polytropos" (Argus qui se tourne en tous sens): "Centum luminibus cinctum caput Argus habebat" (Argus avait la tête entourée de cent yeux). Pour bien montrer l'ubiquité du regard, le peintre constelle d'yeux le corps de son personnage auquel il confie la longue canne du berger toujours vigilant près de son troupeau.

10. La dixième vignette a fait dans l'ouvrage "Les chemins du Paradis". l'objet d'une interprétation érotique bien curieuse, appuyée par une illustration qui occupe les trois-quarts d'une page. La légende concoctée par l'auteur ne laisse aucun doute sur une interprétation orientée pour le moins curieuse: "L'érection, ou la Vertu désirant l'Honneur". Voilà un splendide contre sens qui se doit être relevé. Ce qui a été vu comme le membre de "Virtus" (la Vertu), représentée par un homme casqué est en réalité une corne d'abondance. La consultation du cahier de dessins de Peyron, ne laisse place à aucun doute sur un sujet qui n'a rien à voir avec l'érotisme. Une saine compréhension de la légende "Quaerite primum regnum Dei" (cherchez d'abord le royaume de Dieu) (Matthieu 6, 33), le confirme, la corne d'abondance symbolisant justement le surplus évoqué dans la suite du verset qui n'est pas cité, mais que l'on connaît: "le reste (symbolisé par la corne d'abondance) vous sera donné par surcroît". La "Déclaration" confirme une interprétation spirituelle. Il s'agit bien de "la Vertu qui regarde l'Honneur, et non pas les richesses et la volupté transitoire" et de l'invitation à "chercher l'honneur de Dieu et la sainteté de son âme".

11. Le dernier dessin de la colonne, est ainsi commenté dans la "Déclaration": "Vous voyez un homme porter sur la tête une couronne et trois sur le bras, pour représenter les quatre vertus cardinales (...). Prudence sur le chef parce qu'elle dirige nos pensées selon le niveau de la raison (...), les trois autres sur le bras parce qu'elles dirigent et règlent nos oeuvres comme est déclaré au caier latin de Prudentia". L'oiseau de Paradis est là "pour montrer la beauté de cette âme. Au caier latin vous trouverez d'où cette peinture est prise"... L'homme qui veut aimer la vertu doit donc embrasser les quatre vertus cardinales qui ne sont pas nommées dans la vignette, tant elles étaient présentes à l'esprit des auditeurs: Force, Justice, Tempérance et Prudence. "Amator virtutis quatuor virtutes apprehendit" (Celui qui aime la vertu doit en embrasser quatre). Une seconde légende très usée n'est comprise que par la consultation du cahier de Peyron "Avis pulcherrima vocatus paradisus" (le très bel oiseau est l'oiseau de paradis). Que de subtilités dans une telle vignette!

12. Le dessin de la croix à laquelle Vénus enchaîne Cupidon a été commenté plus haut.

13. Un personnage ailé assis entre terre et mer présente un rameau et un poisson "Amor ubique potens" (l'Amour montre partout sa puissance (créatrice). La "Déclaration" commente: "Amour de Dieu est puissant en la mer et en la terre". Cette vignette s'inspire de l'"Emblème" n° 116 d'Alciat, qui a pour titre "Potentia amoris" (la puissance de l'Amour).

14. Suit la figure d'un génie masculin nu, brandissant une flèche dans chaque main. La symbolique empruntée aux "Emblèmes" s'exprime dans la légende "Perfringant, penetrant, urunt mea spicula fulmen scilicet hinc nomen est mihi pandunatos" (pandunatos est écrit en caractères grecs) (mes flèches volent, s'enfoncent, brûlent, éclairs foudroyants. Sachez bien qu'ici, mon nom à moi est "Tout-Puissant"). La main du Tout-Puissant, évoqué par la légende, armée du glaive, paraît dans la nuée au sommet de l'image. "Aux pieds du génie, on lit l'aphorisme tirée "d'un certain Docteur, Ama et fac quod vis" (aime et fais ce que tu veux) . Chacun sait que l'on doit à saint Augustin la célèbre formule invitant à la liberté véritable, toute paradoxale qu'elle soit, dans sa concision flamboyante.

15. Le char de la victoire. "Omnia vincit Amor, quid enim non vinceret" (l'amour est vainqueur en tout, quoi donc pourrait résister à sa puissance victorieuse?). L'Amour personnifié "est conduit en un chariot par des lions" vigoureusement fouettés. C'est le suprême message de la Carte qui chante l'amour vainqueur. Mais encore ne faut-il pas se méprendre comme le montre la vignette suivante.

16. La dernière vignette de la colonne centrale montre un couple enlacé. La légende est claire :

"... mulieres faciunt apostatare sapientes" (les femmes font apostasier les sages). Sur la table le livre symbolise la science d' "un docteur, lequel est surpris par l'amour d'une femme", commentaire auquel la "Déclaration" ajoute dans une élévation mystique qui est bien éloignée de la littéralité triviale de la légende : "cette figure représente la sapience (sagesse) du père, laquelle a pris en affection la nature humaine: et verbum caro factum est (et le Verbe s'est fait chair)". On n'y aurait pas pensé !

"Les figures du 4e rang"

17. Un riche vieillard, assis dans un grand fauteuil, a devant lui une femme au pied de laquelle un petit éros tient un arc. "Senex amator somnium est fortunae malum" (un vieillard entraîné par ses rêveries c'est une calamité). En trois lignes la "Déclaration" éclaire et transmue mystiquement le propos: "Un bon vieillard est amoureux d'une femme qui est un des abus du monde. Icy est représenté mistiquement comme (combien) le père éternel a aimé le monde suivant le passage: "Sic Deus diligit mundum" (Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a envoyé son propre Fils) (Jean 3, 16). On laisse à chacun comprendre comment passer du plan moralisateur au plan mystique, ce qui illustre bien le qualificatif d'énigmatique que Michel Le Nobletz attribuait à ses "Cartes".

18. Victoire sur la Mort. Un ange nommé "amor coelestis", amour céleste, descend du ciel devant une femme à genoux dont il est le gardien. Il dresse sa lance sur un squelette qui s'apprête lui-même à transpercer de son dard un personnage ailé, qui, terrassé, s'appuie sur une couronne (?), ce dernier désigné allégoriquement comme "cupidinis artes" (les artifices des passions). La légende laconique s'exprime au travers de l'ange qui représente l'amour céleste : "Ego mors tua o mors" (moi je serai ta mort à toi, ô Mort!).

19. Le mythe d'"Icarus", Icare, tombant du ciel pour avoir, muni d'ailes faites de plumes assemblées par de la cire, voulut approcher du soleil est bien connu. Le dessin stigmatise la prétention orgueilleuse avec une formule qui, empruntée à l'Andrienne de Térence, avait passé en proverbe: "Ne quid nimis" (Il ne faut) pas trop entreprendre. L'illustrateur applique lui-même la sentence n'ajoutant à son dessin aucun commentaire. L'inspiration de cette vignette est prise aux "Emblèmes" d'Alciat, n° 125.

20. Pour la vignette du dessous, la "Déclaration" est plus prolixe. "Il y a deux peintures en ce compot (composition)". La première: "Le pauvre qui de son esprit pénètre le ciel si la pauvreté ne l'eust empêché, laquelle est représentée par une pierre attachée à sa main, par le ciel on entend faire son avancement". La légende latine "Ingenio poteram ad caelos volitare per auras ne me paupertas deprimeret" (je pourrais grâce à mon esprit m'envoler dans les airs, si mon indigence ne m'entraînait à m'enfoncer). "L'autre peinture représente un loup combattant avec une autre beste cruelle et un milan est en l'arbre en attendant laquelle déversera morte sur la place affin de la dévorer. Ainsy, le monde estant exalté en l'arbre de quelques offices en attendant son avancement de la ruyne d'autruy, voulant dire 'quod generatio omnis est corruptio alterius'". On devine la diversité des commentaires que peut inspirer une telle allégorie. Cette seconde peinture s'inspire d'Alciat, n° 137: "Ex damno alterius, alterius utilitas" qui se pourrait traduire par "le malheur des uns fait le bonheur des autres".

21. La vignette au bas de la quatrième colonne, se dédouble elle aussi. La "Déclaration" ne lui accorde que quatre lignes. On y précise que la peinture est prise "d'Alciat, lequel rapporte ces mots latins 'sed post hec occasio calva'; l'autre peinture est un monstre duquel il sera parlé à la fin de ce caier". Si le commentaire de la "Déclaration" est bref, Alciat s'étend plus longuement sur l'étonnante allégorie qu'il nomme "Occasio calva". L'Occasion est le moment favorable qu'il n'est guère opportun de laisser passer. Apparentée à la Fortune, divinité païenne avec laquelle elle peut se confondre, l'Occasion est une femme nue, dont la tête, chauve sur l'arrière, conserve une longue tresse de cheveux par devant. Un pied en l'air et l'autre sur une roue, tous deux ailés, la femme tient d'une main un rasoir, de l'autre une écharpe gonflée par le vent comme une voile de navire. Le texte qui accompagne la gravure dans le livre des "Emblèmes", et qui est fait de questions et de réponses, précise que sur le fait d'être "derrière chauve et chevelue devant", c'est: "pour estre prinse à l'heure, affin que si l'on me laisse échapper, on ne me puisse après aux crins happer". Dans ce contexte on se réjouira de voir l'expression de notre langage courant: "saisir l'occasion par les cheveux" prendre du relief. Participe à l'effort fait pour saisir l'occasion le personnage qui sur la gauche tend une canne... Mais la légende donnée par la Carte mêlée ne va pas si loin. Elle se contente d'une explication descriptive au premier degré "Fronte capillata est sed post occasio calva est" (le front qui est chevelu devient, après la chute (des cheveux) chauve). Ce prosaïsme fade est bien éloigné de la saveur vigoureuse de l'original. Michel Le Nobletz s'écartant de ce qui l'inspire, fait preuve d'une certaine naïveté dans le choix d'arguments imagés qui sont de véritables énigmes.

22. Dans l'angle de la vignette de l'Occasion, la curieuse figure du personnage ailé qui se tient sur un seul pied, avec une croix sur sa poitrine évoque le "Prodige de Ravenne, qui fit couler beaucoup d'encre en 1512", encore une récupération des "Emblèmes" d'Alciat. Ce petit personnage monstrueux se retrouve dans la carte intitulée "La Croix" pour illustrer le thème de la Divination.

23. Le cinquième rang commence par l'image du maître brutal qui brandit le fouet sur le dos de deux serviteurs, "sans qu'ils regardent en arrière pour résister ou pour gronder". Peinture à double sens. Au premier degré, c'est une invite banale à l'obéissance qui emprunte son texte à deux épîtres: "Obeditis praepositis vestris", (obéisssez à vos maîtres (Hébreux 13, 17) et "etiam dyscolis", (même lorsqu'ils sont désagréables (I Pierre 2, 14). Au-delà du conseil à ras de terre, la sentence s'élève préconisant l'obéissance au Maître divin qui proclama: "Jugum meum suave est" (mon joug est suave et mon fardeau léger) (Matthieu 11, 30), ce qui est d'un ordre bien plus spirituel que l'attitude esclave ployant sous les menaces de la férule humaine.

24. La vignette suivante joue sur le thème rebattu de l'aveugle portant le paralytique sur ses épaules, éternelle conjugaison de deux handicaps pour le bien de chacun : "Manus manum fricat" (la main saisit la main) et " Mutuum auxilium" (l'aide mutuelle). Par cette énigme qui est on ne peut plus claire, Nobletz invite à l'aide mutuelle "l'ecclésiastique et autres gens de lettres et ceux qui doivent aussy diriger les autres" ("Déclaration").

25. Et voici "Hapelourde", un terme, obsolète mais bien français, qui désignait la pierre fausse dotée de l'éclat d'une vraie et aussi la personne qui est sotte. Hapelourde est un monstre hybride aux seins pendants que la "Déclaration" décrit avec la "teste d'un cerff et les griffes d'un oiseau ravissant (un rapace) pour montrer la vie de plusieurs qui affectionnent l'honneur du monde et touttesfois sont par faute de vacquer à l'avarice et à la rapine". La légende de l'image, étrangère à la représentation, n'en demeure pas moins fort significative "Quid niteris bonas ostenderas vias tuas" (efforces-toi de persévérer dans les bons chemins où tu t'es engagé).

26. Pour le monstre aux sept têtes dressées en avant auxquelles s'ajoute une huitième, caudale, le sens est clair. Il s'agit de stigmatiser l'égoïsme car: "Philautia mater septem peccatorum mortaliun" (l'amour de soi est la mère des sept péchés mortels). Pour cette vignette la "Déclaration" est brève: "L'amour-propre (...). De ceste matière, il n'est besoin de parler en cest endroict".

27. Dernière vignette, la scène fort réaliste de la castration se comprend par la consultation de la "Déclaration": "Un homme, auquel on couppe ce que nature luy avoit donné, par ce qu'il avoit esté ingrat à l'endroict de son père et sa mère, pour montrer que tels ingrats ne méritent point d'avoir la lignée". Les légendes du dessin lui-même correspondent à cette explication de manière réaliste. La première définit en deux mots la triste condition de l'eunuque "Inanis impetus" (le désir sans effet). La seconde à peine plus longue concerne l'application parénétique: "ingrati infantes steriles sunt" (les enfants qui ne sont pas reconnaissants sont inféconds). Mais pour atténuer la brutalité de cette quasi malédiction, la "Déclaration" précise que l'image peut être invoquée comme illustration de la Circoncision, et mieux encore pour rappeler la condition de ceux qui se consacrent par voeu au service du Seigneur: "Sunt qui seipsos castraverunt propter regnum Dei" (il en est qui se châtrent eux-mêmes à cause du royaume de Dieu) (Matthieu 19, 12). On voit par cette remarque les différents niveaux de lecture que pouvaient donner les commentateurs que formaient dom Michel.

Le compte des différentes directions que prennent les petites vignettes de la "Carte mêlée" est significatif. Deux allusions à des scènes bibliques. Huit citations explicites de l'Ecriture. Huit allusions aux rapports entre le terrestre et le céleste, que ce soit en liaison ou en opposition. Six références à des personnages mythologiques. Un recours à la fable, six à l'allégorie personnifiante: Vérité, Honneur, Amour, Justice... Six stigmatisations des vices.

Mais pourquoi l'emploi du latin dans des cartes destinées à être commentées par des personnes séculières comme les deux fidèles veuves de Douarnenez, Claude Le Bellec , femme armateur, et Domnat Rolland, qui "sçavoit expliquer plus de trente énigmes spirituelles" (Verjus, livre 10, chap. 5). Le latin ne peut être destiné qu'au clerc, qui, occasionnellement, assiste le "catéchiste" dans son enseignement. N'oublions surtout pas, selon la judicieuse remarque d'Alain Croix, que les cartes ont donné lieu à d'infinies variations, permettant "des développements adaptés au moment et au public".

La "Carte Mêlée" que nous venons d'étudier en détail met en oeuvre quelques uns des procédés de dom Michel qui justifient pleinement les termes employés d' "Enigmes spirituelles, peintures spirituelles, peintures mystérieuses, figures instructives". Enigme, peinture, figure, mystère, sont tels qu'on a vu tel de nos contemporains parmi les plus avertis s'être laissé prendre. Mais il ne faut pas perdre de vue que la "Carte mêlée" entre dans un ensemble de cartes dont l'explication était réglée selon le niveau d'avancée spirituelle des écoutants.

Après nous être longuement arrêté sur une carte particulière reprenons l'itinéraire quittant Landerneau, où Michel Le Nobletz, fit pour la première fois usage de ces fameuses images.

Chapitre 14
Dans les ports: Quimper, Le Faou, Concarneau, Pont-l-Abbé, Audierne (1614-1617)
(Verjus livre V, chapitre 1-2)

Landerneau ne lui paraissant donc pas produire les fruits spirituels escomptés, Le Nobletz se tourne vers "des lieux moins corrompus". Il s'en va, dans un premier temps, lui, clerc du diocèse de Léon, prier l'évêque de Cornouaille, sans doute Guillaume Le Prestre de Lézonnet qui vient d'être promu en 1614, de lui permettre d'oeuvrer chez lui. Dans un Quimper où il n'y a pour encore ni Collège de Jésuites, ni "Monastère d'Vrselines", dom Michel prêche les dimanches et les fêtes à Saint-Mathieu. Chaque jour de Carême, il s'adresse aux religieuses du prieuré de Locmaria. Il catéchise aussi les enfants dans les chapelles de Saint-Primel et de la Madeleine, sises sur la paroisse Saint-Corentin, des édifices aujourd'hui disparus.

Quimper ne suffisant pas à sa faim d'apostolat, devient, pendant trois ans, le point de départ de courses dans les "villes et ports de mer" de Cornouaille. Le Faou le voit passer en 1615, une mission interrompue par la maladie mortelle de sa mère. Parmi les nombreuses paroisses visitées on retiendra Concarneau. Arrivé un dimanche, vêpres finissantes, dom Michel monte en chaire pour voir les soldats et les bourgeois venus à l'office sortir sans vouloir même l'entendre. A Pont-L'Abbé, la dame de Portmoreau refuse de lui indiquer où se procurer du papier pour ses écritures, une indélicatesse que le mari, moins prévenu contre le prêtre, s'empresse de réparer. A Audierne les gens de négoce, à l'instar de ceux de Concarneau, sortent de l'église dès qu'on le voit gravir l'escalier de la chaire. A cette désinvolture des marins audiernais sera imputée la perte des trois-quarts de leurs vaisseaux pris dans la tempête déchaînée dans les semaines qui suivent.

Chapitre 15
Dans la campagne du Cap-Sizun
(Verjus livre V, chapitre 3)

Jamais déçu, jamais amer, dom Michel voit dans ces obstacles le doigt de Dieu qui le rappelle à l'humilité. Néanmoins, par souci d'efficacité qui reste une des marques de son caractère, on le voit délaisser les ports, l'objet de ses prédilections. N'ayant pas à chercher loin, il se tourne vers la campagne du Cap-Sizun.

Le Cap, comme on dit pour faire bref, longue avancée continentale qui s'étire de Pont-Croix à la Pointe du Raz et s'enfonce dans l'Océan, devient, pour un temps, son champ d'apostolat, avec de constants déplacements qui l'obligent à s'équiper. Ayant pris un premier cheval, "il luy en fallut un autre pour porter ses peintures spirituelles, ses papiers, ses images, & les autres récompenses dont il se servait pour exciter le zèle et la sainte curiosité des peuples". Or, "dès la première station où il mena ses deux chevaux, il vit de pauvres paysans portant sur leur dos à Quimper-Corentin de grosses charges de poisson avec beaucoup de fatigue. Ce bon Prestre (... ) les obligea à se servir de ses chevaux". Mais, acharnement du destin, "dès la nuit suivante l'une de ces deux bestes fut étranglée du loup, et l'autre se tua en tombant dans une fondrière par la négligence de leurs conducteurs". Les pauvres paysans effrayés des conséquences de leur aventure s'attendaient au pire. "Ce leur fut une surprise bien agréable de le voir rire de cet accident comme d'une chose indifférente".

Un des buts de dom Michel, au cours des missions, dans quelque milieu qu'elles se déroulassent, visait l'éradication des superstitions de tous ordres qui empoisonnaient la vie des fidèles. Lancer en l'air la poussière ramassée dans une chapelle pour avoir un vent favorable. Fouetter les saintes images pour obtenir le retour heureux d'un membre de la famille. Jeter un couteau ou un trépied dans le champ pour se protéger du loup. Vider l'eau d'une maison de crainte que l'âme du décédé ne s'y noie. Mettre des pierres devant l'âtre la veille de la saint Jean pour permettre aux âmes des disparus de s'y réchauffer. Danser la nuit entière dans les chapelles. Réciter à genou l'Oraison Dominicale devant la nouvelle lune. Sacrifier du pain beurré aux fontaines le jour de l'An, en y déposant un morceau pour chacun des membres de la famille, afin de prédire qui mourra dans l'année en observant le comportement des tranches. Parsemer de graines de sarrasin les fossés pour se concilier le diable... Le combat de Michel Le Nobletz sur le point des superstitions est d'autant plus méritoire qu'en face de lui des prêtres se laissent tenter par le jeu maléfique.

Plus encore que la lutte contre la superstition, et dans le droit fil de ses débuts, Michel Le Nobletz catéchise à tout propos. Il entre, sans être en cela fort différent de bien d'autres prêtres zélés à travers le royaume, dans le vaste courant de l' "acculturation" tridentine, un des aspects majeurs de la Réforme catholique.

Ainsi, sans se lasser, dom Michel arpente le Cap-Sizun, passant par Cléden, Goulien, Plogoff, des paroisses qui ont toutes d'ailleurs une façade maritime.

Chapitre 16
Michel Le Nobletz à l'île de Sein
(Verjus, livre V, chapitres 4-5)

A quelques encablures de la côte du Cap-Sizun, visible par temps clair, plate sur la mer, se profile une petite terre. Les populations quasi abandonnées des îles l'ayant toujours fasciné, il tarde donc à Monsieur le Nobletz de passer "dans l'Isle de Sizun (Ile de Sein) (...) terre de désolation". Il va y travailler, commente le biographe, "avec une bénédiction particulière du Ciel". Le Nobletz a en effet distingué dans la population François Guilcher, un pêcheur surnommé Fanch Ar Su. Son instruction religieuse entreprise à Sein par le missionnaire se continuera, par correspondance, au retour sur le "continent". Choisi Capitaine de l'île par les insulaires, une trentaine d'années plus tard, après une retraite à Landévennec, François Le Su, sans se soucier de la risée des chanoines de la cathédrale de Quimper, sera remarqué par le Père Pinsard, un dominicain. "Recteur de l'île de Sein" selon le titre du livre fameux d'Henri Queffelec, Fanch ar Su, ordonné à Saint-Pol-de-Léon, célébrera la messe pour ses concitoyens durant les sept ans de vie que Dieu lui accordera.

Chapitre 17
Le grand Séjour de dom Michel à Douarnenez (1617-1639)
(Verjus, livre VI, chapitre 1-6)

Pour ce qui est de Nobletz, dès son retour de Sein, l'évêque, en pasteur conscient des responsabilités qui incombent à un administrateur du clergé, pense pouvoir le fixer comme recteur en lui confiant la paroisse de Meilars. Peine perdue. Aussitôt promu le nouveau pasteur obtient "qu'on le délivrast" de la contrainte de la résidence exigée des prêtres de paroisse, afin de "se rendre utile à un plus grand nombre de personnes".

La ville de Quimper, où il revient, profite de lui pour la mission qui s'y déroule, une mission au cours de laquelle notre prêtre ne cesse de solliciter du ciel la lumière pour savoir vers où à l'avenir tourner ses pas. Le signe ne tarde pas. La Vierge Marie "le vint visiter à la fin de sa prière, & lui montrant du doigt du costé du Nort la tour de l'Eglise Parochiale de Plouaré, & et les lieux maritimes de la Cornouaille occidentale, luy dit que Dieu l'avoit destiné pour instruire cette partie de l'héritage du glorieux saint Corentin premier Evesque et Apostre de ce Diocèse-là ".

Enfin une certitude Sans tergiverser, n'attendant même pas la clôture de la Mission quimpéroise à laquelle il participait, dom Michel gagne le havre qui deviendra son port d'attache pour un quart de siècle.

La vision inspiratrice est illustrée dans l'église de Plogoff par un vitrail de Lobin daté de 1917. "Comment Notre-Dame révéla à / dom Michel Le Nobletz qu'il devait prêcher la mission en Cornouailles". La Vierge apparaît au prêtre dans la nuée, désignant du doigt l'église de Ploaré reconnaissable à l'arrière-plan, geste appuyé par celui de L'Enfant Jésus debout auprès d'elle. La couleur locale est marquée par la présence de paysans, d'une modeste ferme et de vaches à la pâture. La mer qui baigne les rives de Ploaré, avec ses barques n'a pas été omise.

Beaucoup moins importante, mais plus vivement colorée, la vision est reprise dans un médaillon de la baie 17, dans l'église du Sacré-Coeur, à Douarnenez, avec la légende "La Vierge Le missionne / vers Douarnenez". C'est l'une des quatre images d'un vitrail déjà évoqué à l'occasion de la "Vision des trois dons". Le vitrail fait partie de la série fournie par J. P. Florence, successeur de Lobin, Tours, vers 1900.

Le Père Verjus intitule ainsi le livre VI de la "Vie": "Monsieur Le Nobletz séjourne vingt-cinq ans sur la coste maritime de Douarnenez". Suit le propos du chapitre premier énoncé de manière savoureuse et réaliste "Il va à la Coste où se fait la pesche des sardines, & établit sa demeure à Douarnenez, où il trouve beaucoup d'occasions de souffrir en tachant d'en bannir l'ignorance et le vice".

Dom Michel dirigeant donc ses pas vers le nord, arrive à Ploaré, le mercredi des cendres. Il ne s'attarde guère, car son but est le port même de Douarnenez, une "petite ville peuplée d'environ deux mille personnes, dont la situation luy donnoit beaucoup de facilité pour en assister encore un plus grand nombre. Elle est entre l'Église & la Paroisse de Plouaré, dont elle fait partie, l'isle Tristan & le bourg de Tréboul". Le quartier du port à Douarnenez, comme beaucoup de quartiers analogues, dans les ports bretons comme dans les autres, n'était guère qu'une section de la paroisse rurale voisine, en l'occurrence Ploaré, une situation qui durera de longs siècles puisque la paroisse douarneniste du Sacré-Coeur ne sera guère établie de plein droit avant 1875.

Le 22 mai 1617 (le père Verjus écrit 1615), au lendemain de la fête de l'adorable Trinité, dom Michel commence donc son apostolat en milieu pêcheur. Désirant attirer l'attention il accomplit une action symbolique qu'il veut significative. Il s'accroche lui-même, inopinément à la corde de la cloche de la chapelle Sainte-Hélène pour créer l'événement. "Les habitans surpris de ce son à un jour et à une heure extraordinaire, & ayant crû d'abord que le feu estoit en quelque quartier de leur ville, & que cette cloche les appelloit au secours, accoururent en grand nombre à l'Église, pour voir de quoy il s'agissait. Le Prédicateur qu'ils trouvèrent en chaire, leur dit que le danger où ils estoient, surpassait de beaucoup celuy qu'ils craignaient". Il s'agissait de leur indifférence à l'égard du salut éternel. Un tel préambule n'eut d'autre effet que d'attirer la moquerie de gens dépités de s'être laissé berner. Néanmoins, au milieu des fidèles grossis de ceux à qui fut racontée la chose, il y en eut un, le père Antoine Le Pennec "dont la vie n'étoit pas fort réglée", qui se laissa émouvoir. Commençant à prendre conscience de l'état funeste de sa propre âme, il vint prier le "prêtre fou" de séjourner dans sa maison.

L'apostolat de dom Michel à Sainte-Hélène est représenté dans le vitrail de l'église voisine du Sacré-Coeur: "Dom Michel Le Nobletz / catéchise les Douarnenistes /dans l'église ste Hélène" (baie 17, vers 1900, par l'atelier Lobin et Florence de Tours). Le vitrail déjà évoqué se retrouvera de nouveau plus loin, lors du départ de Douarnenez.

Un autre vitrail dans le choeur de la chapelle Sainte-Hélène elle-même, présente "Mich. Le Nobletz" en jeune homme imberbe, une figure fort éloignée des portraits habituels et qui porte la marque du XXe siècle. Elle est timbrée d'un cachet aux armes du Carmel caractérisées par une croix sur un mont avec la mention: Carmel de Rom (sic), un atelier qui s'est montré fort peu soucieux dans le cas présent de coller à la réalité historique.

Après l'épisode de Saint-Hélène, les réticences des gens de Douarnenez ne cessèrent pas de se manifester. "Le plus grand nombre continuait de mépriser" les instructions qu'on leur faisait. Mais aidé du curé de Ploaré, le responsable hiérarchique dont dépendait le quartier du port, assurément conquis, la formation religieuse se poursuivait coûte que coûte. Face à l'ignorance ambiante, Michel Le Nobletz proposa d'exiger de ceux qui s'approcheraient des sacrements à Pâques la connaissance effective des prières élémentaires du chrétien: "l'oraison Dominicale, la Salutation Angélique, leur créance (le Credo), & les Commandemens de Dieu". Une telle précaution montre le degré d'inculture chrétienne d'une population pourtant bel et bien baptisée. Hélas! plus d'un s'accommodait d'un tel manque d'instruction à en juger par l'adresse dénonciatrice qui ne tarda pas à arriver à l'Official du diocèse pour se plaindre des nouveautés introduites par l'arrivant.

Bientôt, comme précédemment à Morlaix, dom Michel fait venir auprès de lui sa soeur Marguerite. Ainsi, à partir de 1619, auprès de cette femme généreuse se forme un groupe de personnes sages que le prêtre s'attache à instruire des rudiments de la religion. Dans cette tâche il se fait seconder par dom Pierre Bocer, qui avait été à Rome l'animateur du jubilé en 1600. Voilà donc constituée une communauté quelque peu informelle. "Afin de perpétuer ses enseignemens, il donnoit le soin à quelques unes des veuves les plus spirituelles & les plus zélées, d'expliquer en son absence (lors de missions qu'il allait prêcher ailleurs) ces tableaux enygmatiques qu'il leur laissoit, & où il renfermoit tout ce qu'il leur avoir enseigné". Nous avons consacré un chapitre à l'un de ces fameux "tableaux énygmatiques" que Michel Le Nobletz avait utilisés pour la première fois à Landerneau.

Ce fut justement sur le point des femmes que la critique ne désarmant pas trouva un aliment de poids pour mettre dom Michel en difficulté auprès de l'autorité. On objecta à l'évêque que l'enseignement religieux se voyait désormais confié à des femmes à qui saint Paul avait commandé de se taire dans l'église. Dom Michel, jamais à court d'arguments lorsqu'il s'agit de défendre ses procédés mais, sans se départir de l'humilité qui caractérise le désintéressement du véritable zélateur, s'en explique dans une lettre écrite le 17 juillet 1625, à l'Official et grand Vicaire de Cornouaille. "Le peuple d'Israël fut enseigné par Débora (... ), Judith donna des avis salutaires aux prestres (... ), la prophétesse Anne parlait de la venue du Messie". Ainsi défile la cohorte de ces femmes que "Dieu choisit pour confondre ce qu'il y a de plus fort et de plus puissant parmi les hommes". Et de citer Marie-Madeleine, Priscilla, la femme d'Aquila, la mère de saint Augustin, Catherine, qui "estoit une fille de dix-huit ans", Catherine de Sienne, sainte Thérèse d'Avila...

Chapitre 18
Consolations et épreuves
(Verjus, livre VI, chapitre 5)

En 1628, le Père Quintin, le dominicain de la maison de Morlaix, qui avait eu beaucoup à souffrir de ses supérieurs, arrive près de dom Michel pour l'aider dans ses travaux, un réconfort qui sera de courte durée. Le Père meurt l'année suivante à Vitré en odeur de sainteté.

En 1630, la nouvelle que les Jésuites viennent de s'installer à Quimper comble dom Michel de joie. Il reçoit ainsi confirmation de la révélation dont il fut l'objet à Sainte-Hélène en 1621, lui assurant qu'un jeune jésuite du Collège de Quimper serait un jour son successeur. Son enthousiasme se traduisit par un rassemblement d'amis autour d'un "feu de joye dans une place publique, pour chanter avec eux le Te Deum". On continuait néanmoins de faire courir l'accusation que dom Michel semait la division à Douarnenez. Est-ce aussi ce que veut dire le biographe qui voit le démon lui-même venir harceler physiquement son personnage ?

Les épreuves ne cesseront donc jamais. Le zèle de dom Michel va même porter ombrage au recteur de Ploaré, qui avait pourtant accueilli son installation avec sympathie. La situation se durcit à un point tel qu'un jour de l'année 1631, le recteur "luy interdit toute fonction ecclésiastique dans sa Paroisse, & l'obligea d'aller dire la Messe & confesser dans l'Eglise d'un bourg voisin appellé Poldavi (Pouldavid)". Les Religieux ne demeuraient pas en reste. "Il y en eut un qui prescha publiquement contre luy & contre les industries pour procurer le salut du prochain, les faisant toutes passer pour les resveries d'un esprit particulier, qui cherchait de la réputation en raffinant sur les manières d'enseigner usitées par leurs prédécesseurs". Un autre religieux qui n'est pas nommé s'oublia "jusqu'à vouloir maltraiter le saint homme à coups de bâton (...) dans l'Eglise...".

Autre épreuve. La soeur Marguerite, que dom Michel, avait conduite dans les voies de la vie parfaite sans pour cela quelle entrât en religion, meurt le 17 septembre 1633. Enterrée vers le bas de l'église de Ploaré, il n'est pas impossible que la dalle près du premier pilier côté nord soit celle de sa sépulture. C'est une pierre sans âge, probablement réutilisée appelée selon la tradition "be an tad", la tombe du Père, sur laquelle les aïeules font marcher les petits enfants pour raffermir leurs pas.

Chapitre 19
Les adieux de Michel Le Nobletz à Douarnenez, 1639
(Verjus, livre VI, chapitre 7)

Et voici que le séjour de dom Michel à Douarnenez touche à sa fin. Agé de 63 ans, le serviteur de Dieu n'est certes pas, avec le tempérament qu'on lui connaît, dans l'occasion de se retirer de son plein gré. La cause du départ est le fait d'un jeune prêtre, qui frais émoulu de ses études parisiennes, vient d'être nommé à Ploaré. Il succède à l'oncle près de qui l'abbé Le Nobletz avait trouvé grâce dans les débuts. Le nouveau recteur obtient ainsi que "belec fol" soit prié par voie hiérarchique de quitter le diocèse de Cornouaille pour regagner le sien propre. Voyant dans la décision de l'évêque comme dans tout événement de sa vie, aussi éprouvant fût-il, le doigt de la Providence, dom Michel ne diffère "pas d'une heure à chercher une barque, pour passer incessamment au Conquet, qui est dans la dernière extrémité du pays de Léon". L'embarquement provoqua dans la population de Douarnenez qui avait fini par adopter son prêtre, un véritable déchirement. "Toute la ville se trouva en un instant sur le port avec des cris & des gémissemens capables de fendre les coeurs les plus durs & les moins capables d'estre touchéz de compassion".

Le départ de dom Michel dans l'anse du Port-Rhu qui sépare Douarnenez de Tréboul a laissé plusieurs traces dans l'iconographie.

1. Douarnenez, église du Sacré-Coeur, baie 17, vers 1900, quatrième tableau du vitrail de Lobin et Florence de Tours. "Son départ de Port-Phu (sic)". 2. Douarnenez, église Saint-Herlé, Ploaré. Vitrail signé G. C. (Georges-Claudius) Lavergne, daté 1902. Le tableau volontairement anachronique est émouvant. La barque sur laquelle prend place dom Michel est le sloop "Saint Joseph", qui avait été "francisé", c'est-à-dire immatriculé, D 429, au mois d'août 1898, date de sa construction aux chantiers de Jacques Belbéoc'h. Le patron Louis Bossennec passe pour être le donateur du vitrail. L'homme à la drisse serait le grand père. Le verrier a travaillé sur un document authentique, ayant entre les mains la photo du bateau prise quelques mois auparavant près de la Cale Ronde, au port du Rosmeur. Le Saint-Joseph passera à Camaret en 1908. La légende du vitrail emprunte le "Comment" initial des manières anciennes, "Comment D. Michel, après vingt-deux ans de séjour quitta Douarnenez, reçut les adieux de ses fidèles et les bénit. 1640". On est sur le quai de Port-Rhu, entre le panier d'huîtres, le filet de pêche et l'ancre de marine. Dans le réseau du vitrail brillent en prééminence les armoiries des Nobletz. Au-dessous, il y a celles du pape Léon XIII, "d'azur à la bande d'argent avec un cyprès, deux fleurs de lis et une comète", et celles de mgr Dubillard aux "trois épis de blé".

3. Il existe au presbytère du sur une toile de style rudimentaire non datée qui, sans être la réplique textuelle du vitrail de Ploaré s'en est vraisemblablement inspirée. On regrette que l'auteur de l'oeuvre se soit confiné dans l'anonymat. La seule chose que nous sachions de sûr, c'est que, conservé dans une famille du quartier Sainte-Hélène, le tableau fut offert au vicaire Jean Lebeul vers les années 70 qui l'a généreusement légué à la paroisse.

Chapitre 20
La chapelle Saint-Michel à Douarnenez

Avant de laisser ce Douarnenez que quitte définitivement dom Michel nous avons à faire un détour par le lieu même où il vécut et qui est désormais occupé par une chapelle dédiée à Saint-Michel, l'Archange, sur la rue qui dévale vers les quais du Port-Rhu. L'érection du sanctuaire auquel ne préexistait aucun autre avait été souhaitée par l'évêque de Cornouaille, Mgr René du Louët (1643-1668), qui attribuait le soulagement des maux dont il était accablé à l'intercession de Michel Le Nobletz lui-même. Le père Maunoir entrant dans les vues du prélat pensait par la même occasion susciter un pèlerinage là même où l'apôtre avait séjourné vingt-deux ans, un projet sans suite qui fera long feu.

Demeure la chapelle dont le plan aurait été communiqué par la Vierge à Catherine Daniélou, la mystique quimpéroise. Le plan trilobé qui rappelle au premier chef la Trinité, n'est pas sans rapport avec le don des trois couronnes concédé par la Vierge à Michel Le Nobletz au temps des études à Agen: virginité, doctrine et mépris du monde. La réalisation pourrait être le fait du père jésuite Martellange qui fournit, trois ans plus tard, le dessin de la belle chapelle classique du collège de Quimper. La première pierre de Saint-Michel, bénite le 12 août 1663, l'année suivante, Hiérosme Paillard, le recteur de Ploaré, qui a juridiction sur le Port-Rhu comme sur l'agglomération de Douarnenez, fait graver son nom sur la porte ouest. En 1665, s'achève le clocher, le lambris de plafond est posé en 1667. Le sieur de Pratambars attendra 1675, pour s'attaquer aux peintures, Guillaume Paillard étant alors recteur de Ploaré. L'artiste, aidé par une seconde main à en croire le côté fruste de certains morceaux, nous laisse ainsi le lambris peint le plus vaste du Finistère, avec ses cinquante sept grands panneaux. L'ensemble, tout en étant marqué par un effort de cohérence, pèche par un certain manque de régularité dont la distribution désordonnée des quinze Mystères du Rosaire est un exemple. On notera toutefois des correspondances symboliques bien senties, le tout éclairé par des légendes en français dont nous rétablissons à l'occasion l'orthographe fantaisiste.

- 1. Dans le choeur, les évangélistes, Jean, Luc, Mathieu, Marc, et les Docteurs de l'Eglise latine, Jérôme, Ambroise, Augustin, Grégoire, avec six scènes de la vie de la Vierge: "La Conception de la sainte Vierge", "la Nativité de la sainte Vierge", "Présentation de la sainte Vierge", "Annonciation", "la Visitation de la Vierge", "la Purification de la Vierge", "l'Assomption de la Vierge".

- 2. Dans la nef, "la Salutation de l'ange" à Marie, cinq mystères douloureux, "l'Ange ..." , il s'agit de l'Agonie, "la Flagellation du Sauveur", "Jésus est couronné d'épines", "Jésus-Christ portant sa croix", "le Sauveur Jésus crucifié". Trois mystères glorieux: "la Résurrection de Nostre Seigneur", "l'Ascension de Nostre Seigneur", "la Descente du Saint-Esprit sur les apostres". "Le Mariage de la Sainte Vierge", "Saint Michel chassant Lucifer du Paradis", avec en face "l'Apparition de saint Michel" au mont Gargan. "La Mort du juste" en face du panneau légendé: "Les anges montent et descendent dans l'échelle de Jacob".

-3. Dans la rotonde nord, le ministère des anges se déploie en dix-huit panneaux légendés, depuis "L'ange nous arme", jusqu'à "L'ange nous assiste à la mort", en passant par "L'ange de la paix" et "L'ange gardien".

- 4. Dans la rotonde sud, trois panneaux complémentaires de la Vie de la Vierge. "Le trépassement de la Vierge", "la Vierge est ensevelie par les apôtres", "la Vierge est couronnée Reyne des anges et des hommes". Trois mystères joyeux "Nostre Seigneur est né à Bethléem", "Nostre Seigneur est adoré de trois roys" et "Nostre Seigneur au Temple". Ensuite se succèdent huit panneaux. L'ange à la couronne de roses: "Si tu veux une couronne de gloire". "Saint Pierre", "saint Michel", "Sauveur du monde", "Mère de Dieu", "Dom Michel Nobletz, prêtre", "Saint Paul", l'ange à la croix: "Prends la croix de Jésus si tu veux sa couronne".

La place privilégiée réservée aux anges du paradis confirme la dévotion que leur accordait dom Michel et qu'il faisait partager aux fidèles, témoignage d'une facette quelque peu négligée par la prédilection trop souvent accordée par certains aux diables de l'enfer.

Chapitre 21
Dom Michel et les neuf choeurs d'anges
(Verjus, livre VIII, chapitre 8)

"On reconnoist par ses papiers, dit le père Verjus, qu'il honoroit les Saints Anges avec une application particulière, & et qu'il leur faisoit adresser souvent par les plus fervents de ses Disciples des prières reglées de neuf jours consécutifs, pour implorer l'assistance des neuf Choeurs de ces Esprits bienheureux. Il demandait par l'intercession des Séraphins un ardent amour de Dieu ; aux Chérubins, une science Divine ; aux Thrônes, le don de contemplation & le repos d'esprit en Dieu ; aux Dominations, une douce sévérité envers ses inférieurs , aux Vertus, une inclination constante à la pratique des Vertus ; aux Puissances, une force d'esprit & de courage nécessaire pour surmonter les ennemis de son salut, & ses propres passions ; aux Principautez, une obéissance prompte, humble et respectueuse à ses Supérieurs ; aux Archanges, une grande affection pour le bien public de l'Eglise, des Royaumes & des Provinces, & particulièrement des lieux où il demeurait ; & aux Anges, le zele du salut des ames, & d'une constante imitation de l'employ que Dieu leur a donné de purifier, d'illuminer & de perfectionner les ames rachetées du Sang de son Fils. Il imploroit particulièrement le secours des Anges Gardiens des lieux où il faisoit ses Missions, & des personnes auprès desquelles il exerçoit son zele ; il en usoit de mesme à l'égard des patrons des Diocèses & des Villes & Bourgades où il alloit".

Les concepteurs du programme du lambris peint de Saint-Michel ont bien tenu compte, nous l'avons vu, de cette dévotion.

Chapitre 22
Michel Le Nobletz au Conquet (1639-1652)
(Verjus, livre 7, chapitre 1-6)

Installé au Conquet, dans une petite maison sise sur la rue qui descend au port, avec à l'arrière un étroit lopin de terre, Michel Le Nobletz "continua d'enseigner & de catéchiser tous les jours sans relâche dans diverses paroisses du Bas-Léon, & dans les maisons particulières, et de former plusieurs personnes, pour les rendre capables de seconder son zèle, & d'instruire les peuples après sa mort". La grande peinture brossée par Yan Dargent dans l'une des chapelles latérales au sud du choeur de la cathédrale de Quimper le représente dressé sur le socle d'un calvaire devant une église. A part le cérophéraire portant le chandelier et le thuriféraire tenant l'encensoir, deux enfants de choeur espiègles et indifférents placés derrière l'orateur, la foule des fidèles témoigne d'une attention rien moins qu'admirative. La scène se passe dans l'enclos paroissial de Plabennec, typique avec sa tour à coupole. Le peintre se plie à la tradition qui montre dom Michel tenant la tête de mort avec laquelle il dialogue de manière à impressionner l'auditoire. Près de lui, en retrait, un ecclésiastique tient lui aussi un crâne blanchi. Le tête-à-tête macabre rejoint les "Dialogues des morts" inaugurés par le philosophe grec Lucien de Samosate, dialogues qui deviendront chers aux écrivains classiques, tels Fontenelle et Fénelon.

Outre son action à l'entour du Conquet, Michel Le Nobletz s'attache à la formation de personnes choisies, telle Jeanne Le Gall, une orpheline, qu'il envoie se perfectionner six mois durant chez les dévotes femmes de Douarnenez qui sont rompues à ses méthodes d'enseignement.

La retraite féconde de dom Michel au Conquet durera treize ans, jusqu'à sa mort en 1652.

Chapitre 23
La passation de pouvoirs de Michel Le Nobletz au Père Maunoir
(Verjus, livre VII, chapitre 2)

C'est justement dans cette retraite du Conquet que vient lui rendre visite le père jésuite Julien Maunoir, détaché au service exclusif des Missions par ses supérieurs du Collège de Quimper. La rencontre eut lieu après 1640, peu après que Nobletz eût quitté Douarnenez. Le lointain pressentiment qu'il avait eu de voir son oeuvre et ses méthodes continuées par un successeur se réalise. Le père Verjus évoque sobrement cette passation de pouvoir demeurée célèbre dans l'iconographie locale. "Il établit dans l'exercice des Missions celuy que Dieu luy avoit designé pour successeur, et l'assiste avec un zèle et une charité paternelle".

L'expression originale du biographe est paraphrasée dans la légende du vitrail côté sud de Saint-Matthieu à Quimper: "Michel Le Nobletz institue le P. Maunoir son successeur dans les Missions bretonnes". Le cadre de la scène, sur un promontoire de l'anse du Conquet est planté. En fond de tableau, évoluent les barques. La croix de pierre, fort simple, érigée sur de hauts degrés domine la rive, rappelant que les anciens missionnaires se servaient de l'emmarchement de tels monuments pour prêcher au carrefour des chemins. La clochette tendue par Nobletz à Maunoir qui la reçoit agenouillé, évoque la sonnaille agitée par les vieux saints bretons ou la cloche qu'ils frappaient du maillet pour rassembler leurs ouailles. Sur la droite, des femmes et des enfants à genoux, d'autres debout. A l'arrière plan, malgré l'éloignement, un groupe se montre attentif, tandis qu'une aïeule s'approche guidant par la main deux tout-petits. Entre les deux prêtres et les fidèles, grand ouvert, le fameux coffre aux "cartes peintes" qui servaient de support aux énigmes proposées par dom Michel, trésor transmis à Julien Maunoir, l'émule. Le peintre verrier n'a pu se priver du plaisir de dérouler sur le rebord de la caisse la carte de la destinée de l'homme, opposant le feu d'un enfer où les diables tourmentent les damnés et la suavité d'un ciel où évoluent les chérubins, les hôtes du séjour bienheureux de l'âme conduite au Seigneur par l'ange gardien. Mais il ne suffit pas d'une entente entre deux prêtres aussi inspirés fussent-ils pour perpétuer l'oeuvre des Missions, il y faut l'aval de la hiérarchie. Ainsi, Maunoir, le jésuite, doit être agréé par l'ordinaire du lieu, en l'occurrence René du Louët, évêque de Cornouaille (1643-1668) qui, nouvellement promu, a été intronisé le 22 février 1643.

Chapitre 24
La présentation du père Maunoir à Mgr du Louet par Michel Le Nobletz

Loin de la simplicité de la conférence fraternelle Nobletz-Maunoir aux rives du Conquet, la passation officielle des pouvoirs devant l'évêque est prétexte au grand vitrail de la cathédrale de Quimper, baie 5, à l'entrée de la chapelle absidale. Le choix de la baie est fait en fonction de la sépulture du prélat, qui se trouvait dans l'enfeu sous la fenêtre. Le tombeau, sauvagement détruit au cours de la Révolution française, a été remplacé par une longue épitaphe sur schiste noir. Le vitrail lui-même, signé et daté: E. M. Hirsch, Paris 1871, en bas à droite, envahit les quatre lancettes de la baie. Il illustre l'événement avec le faste auquel s'attache volontiers le genre quelque peu emphatique de la peinture historique. La scène se passe sous une galerie ouverte ornée d'une grande tenture rouge. L'évêque qui siège sur une estrade revêtue d'un tapis bleu, accorde aux missionnaires sa bénédiction. Derrière lui, veillent les saints patrons de la Cornouaille primitive, Corentin et Guénolé. Le petit groupe de quatre personnes en retrait sur la gauche, deux paysans, une paysanne et un religieux, représente les fidèles vers qui Maunoir est envoyé pour une longue série de missions qui deviendront célèbres, à moins qu'il ne s'agisse de ceux que Le Nobletz avait lui-même formés.

Les deux écus placés en supériorité dans le réseau désignent la donatrice de la verrière, Mme Le Saulx de Toulancoët. "D'azur à la croix dentelée d'or" qui est Le Saulx, "d'hermines au croissant de gueules" qui est Tinténiac-Kymerch.

Un second vitrail dans une chapelle au sud du choeur de la même cathédrale, rappelle l'association des deux missionnaires Nobletz-Maunoir. Signé en bas à droite HSM QUINTIN, 1952, un listel rouge cerne les scènes qui envahissent chacun des seize panneaux sans autre cadre séparatif que les barlotières de fer de maintenance. Le vitrail s'inspire du travail catéchétique de Michel Le Nobletz, et de la vie apostolique de Julien Maunoir, mais le style elliptique et le parti pris de simplification ne facilite pas le décodage de toutes les intentions de l'artiste. Le personnage principal, chauve et barbu semble correspondre à Nobletz, tandis que l'autre, plus jeune, cheveux plats, au visage le plus souvent glabre est Maunoir. L'identification faite, essayons la lecture des scènes.

1. Michel le Nobletz instruit un groupe de cinq fidèles. L'un tient un livre où on lit AVE M(ARIA), un second a aussi un livre sur lequel on devine le mot MARI(A).Certains des personnages en sabots égrènent leur chapelet.

2. Julien Maunoir s'entretient avec quatre lecteurs, l'un nu-pieds, l'autre en sabots. Dans le fond on voit une sorte de triptyque religieux.

3. Julien Maunoir, ici barbu, enseigne du haut de la chaire deux hommes en sabots, assis, livre en main, tandis qu'un comparse chaussé de souliers, semble poser une question. A l'arrière-plan, deux autres personnages.

4. Michel le Nobletz et quatre fidèles dont deux assis.

5. Deux fidèles agenouillés, derrière eux un couple avec un bébé au maillot.

6. Julien Maunoir en compagnie d'un riche (?) personnage assis tandis qu'un prêtre en barrette est debout, chapelet en main.

7. Michel le Nobletz en compagnie de trois fidèles devant une église.

8. Michel le Nobletz et trois meuniers, devant un moulin à vent.

9. Julien Maunoir, comme affligé, en présence de deux personnes indifférentes.

10. Julien Maunoir, à la chapelle de Ty Mamm Doue, dont le nom est mentionné, reçoit par la grâce de la Vierge le don de parler en langue bretonne.

11. Michel le Nobletz prêche à trois fidèles dans une église.

12. Michel le Nobletz bénit un fidèle. A côté un pêcheur se profile sur fond de paysage marin suggéré.

13. Un évêque accompagné de deux acolytes bénit Julien Maunoir. Au-dessus, la basilique Saint-Pierre de Rome stylisée.

14. Julien Maunoir soutenu par un compagnon se tient devant un autre qui est couché. Au-dessus, un château avec sa douve et le pont qui y donne accès.

15. Michel le Nobletz en compagnie de quatre personnages dont un prêtre en camail et barrette. On est tenté d'y voir l'épisode de François le Su à qui le missionnaire confia les ouailles de l'île de Sein.

16. Michel le Nobletz accablé par un homme coiffé d'une toque verte, en présence d'un prêtre et d'une femme.

Dans le réseau à gauche, saint Paul Aurélien, avec le dragon de sa légende, deux femmes et deux hommes, à droite saint Corentin avec un poisson, et deux couples de pieux fidèles. A la pointe, le Christ, la colombe et le Triangle mystique, représentent la Sainte Trinité. Il y a aussi une croix celtique.

Le jugement porté sur un vitrail qui apporte une plage sombre dans le déambulatoire, n'a pas été tendre. "Ce parti (consistant en vitraux traités en personnages et scènes dans l'esprit du XVIe siècle) conduisit l'administration à promouvoir un style figuratif souvent bien mièvre, illustrant jusqu'à la caricature le poncif d'un art breton folklorique et archaïsant, dont Hubert de Sainte-Marie fut trente ans durant le plus prolifique représentant" (" Sculpter la lumière, le vitrail contemporain en Bretagne 1945-2000", p. 17). Les deux peintures de Yan Dargent qui ornent les murs de cette chapelle, "Conversion de saint Paul" et "Paul devant l'Aréopage", rappellent que l'ancien vitrail de cette chapelle, qui avait été offert par l'abbé de Calan, chanoine de la cathédrale, était dédié à l'apôtre des Gentils.

Chapitre 25
Les dernières années de Michel Le Nobletz
(Verjus, livre VII, chapitre 4)

En 1651, la paralysie frappe dom Michel. Il a 74 ans. Sept mois durant il devra recevoir tous les soins, comme un enfant incapable de rien faire par lui-même. Puis, "lorsque le temps de quitter ce monde approcha, il fit son adieu à ses héritiers, & son testament par écrit, par lequel il leur laissa son néant, & sa pauvreté, qu'il avoit toujours prise pour son unique trésor, & dont il fait un continuel éloge dans ce testament beaucoup plus riche que les testamens des plus grands de la terre".

L'agonie dura un mois entier jusqu'à ce 5 mai de l'an 1652, où, dans la soixante quinzième année de son âge, il remit son âme au Seigneur, en la fête de la Translation des reliques de saint Corentin.

Le corps, suivant les dernières volontés du défunt, fut exposé à la chapelle Saint-Christophe, petit édifice qui a fait place à l'abri du canot de sauvetage. On peut supposer que le vestige inclus dans une maison de l'actuelle rue Michel Le Nobletz en provient. Après les hommages rendus par la foule des fidèles, la dépouille mortelle fut transférée à l'église de Lochrist, où elle fut inhumée dans "le tombeau d'une famille illustre qui avoit des préeminences dans la Chapelle (Monsieur du Halgoët Premier Président à la Chambre des Comptes de Bretagne)".

Chapitre 26
Le Tombeau de dom Michel

Ce ne fut qu'un siècle après la mort de dom Michel que fut commandé à Charles Philippe Caffieri, maître sculpteur du roi au port de Brest, le tombeau composé d'un coffre galbé en marbre noir veiné de blanc, sur lequel est placée la statue en pierre blanche. Le sculpteur qui avait utilisé le marbre de Mayenne pour le maître-autel de la cathédrale de Saint-Pol, consacré le 7 mars 1747 par l'évêque Jean-Louis Gouyon de Vaudurand (1745-1763), a vraisemblablement utilisé le même matériau pour le monument réalisé selon l'ouvrage "Artistes en Bretagne", en février 1750. Sur le coffre, dom Michel est représenté en vif, à genoux, grand surplis, étole, mains jointes, regard extatique levé vers le ciel. L'attitude donnée par le sculpteur, inspirée de représentations peintes antérieures, ainsi que le costume fixent un type qui inspirera nombre d'artistes par la suite. Le monument resta dans l'église de Lochrist jusqu'au temps où s'acheva au Conquet même, en 1857, la nouvelle église dédiée à la Sainte-Croix. On le voit en avant de l'autel du bras sud.

Chapitre 27
La maison de dom Michel transformée en chapelle

La maison du Conquet où Michel Le Nobletz passa les treize dernières années de sa vie, a été sauvée de l'oubli par sa transformation précoce en chapelle placée sous le vocable de Notre-Dame de Bon-Secours. Sur les arrières, dans le jardinet, s'élève une sobre croix de pierre. L'édifice de plan rectangulaire, resserré vers l'autel, murs blancs, long lambris bleu en berceau est, mis à part le clocheton, fait de moellons ordinaires qui rappellent la modestie du logis. Les fenêtres transformées en baies en plein cintre du côté de la rue, de l'autre simplement doublées sur l'intérieur ont été garnies de vitraux par Etienne Scaviner de Pont-Aven, vers les années 1960. On y voit "Don Michel" qui a aussi sa statue contre un mur, représenté en prière. Les autres vitraux sont consacrés à saint Pierre, saint Jacques, saint Jean, saint Marc, saint-Pol-de-Léon, saint Yves et saint Christophe.

Chapitre 28
Les vitraux de l'église du Conquet

L'église du Conquet qui, nous l'avons vu, abrite désormais le tombeau de dom Michel, ne demeure pas en reste pour l'honneur qui lui est rendu. Elle lui consacre les deux grands vitraux des baies du transept, sur un carton de Robert Micheau "skudennaouer (imagier)" chez Rault "gweriou livet Roazon" (peintre-verrier, Rennes). Signés, mais non datés, ils sont du second quart du XXe siècle. Sans trop s'attacher à un strict ordre chronologique, ils s'inspirent d'épisodes de la vie de dom Michel aisément lisibles grâce aux légendes en langue bretonne.

- Baie n°3, au nord, de haut en bas: "Mikel a ziskuez eur groas tan" (Michel montre une croix de feu). L'auréole de la croix proclame une formule chère à l'apôtre: "red eo merv kristenien" (chrétiens, il faut mourir) ; puis vient l'épisode qui fit grincer des dents son père: "Mikel a ro dilhad d'ar beorien" (Michel donne aux pauvres des vêtements). Enfin, le moment douloureux du départ de Douarnenez: "Mikel en dro da Vro-Leon" (Michel en route pour le pays de Léon).

- Baie n°4, au sud, et toujours de haut en bas. Le rappel de la petite enfance à Kerodern: "Ar Verc'hez a ra hent gant Mikaelig" (la Vierge accompagne sur le chemin le petit Michel) ; ensuite: "Mikel o komunia ar gristenien" (Michel donnant la communion aux chrétiens) et pour finir: "Mikel gant an dud ar vor" (Michel en compagnie des marins).

Annexe
Qu'en est-il des "calices de Michel Le Nobletz"?

Tant à Plouguerneau qu'à Douarnenez on parle volontiers du "calice de dom Michel Le Nobletz". Si pour Douarnenez le problème est simple, puisque le trésor du Sacré-Coeur conserve un calice de 1626, qu'on a tout loisir d'examiner, à Plouguerneau la chose s'embrouille à propos d'un vase sacré que les recherches les plus sérieuses n'ont pas réussi à retrouver.

Dans "Plouguerneau, Une paroisse entre Manche et Océan" (1941), le chanoine Pérennés évoque "un calice en argent avec cette inscription: "A la chapelle de Saint-Michel Le Nobletz en Tréménec'h, 1735". A la suite de Pérennès, le "Répertoire des églises et chapelles du diocèse de Quimper et de Léon" (René Couffon-Alfred Le Bars (1958), donne la même inscription (Tréménec) en précisant que la pièce est classée parmi les Monuments historiques. Mais le même René Couffon, trois ans plus tard, dans ses "Recherches sur les ateliers morlaisiens d'orfèvrerie et de sculpture su bois du XVe au XIXe siècle" (1961), n'en fait pas état dans sa rubrique Plouguerneau. Le calice est absent de l'édition revue et augmentée du "Nouveau Répertoire des églises et chapelles, diocèse de Quimper et de Léon" (1988). Il n'y a pas non plus trace de l'objet dans une liste plus ancienne publiée en 1955, par Pierre-Marie Auzas qui s'appuyait sur le fichier parisien des objets classés M. H. (Monuments Historiques). Le calice vient néanmoins d'être signalé dans l'ouvrage récent de Jean-Michel Le Boulanger "Michel le Nobletz, 1577-1652, un missionnaire en Bretagne" (2001). "Sur un calice d'une chapelle de Plouguerneau, on lit: "dédié à la chapelle du Bienheureux Michel Le Nobletz, 1675 " (p. 180). L'inscription et la date étant différentes de ce qu'avait donné Pérennès, on pense que l'auteur s'est servi d'une autre source.

Malgré l'imbroglio, on ne doit pas conclure que le calice cité par les auteurs n'ait pas existé. La seule certitude est qu'il n'a pu être produit lors de l'enquête effectuée à Plouguerneau, le 9 mai 1971. Aujourd'hui, l'abbé Claude Chapalain, curé de Plouguemeau, consulté, s'il en connaît l'existence par ce qu'on en a écrit, ne l'a pas repéré parmi les vases sacrés conservés dans les divers lieux de culte de la commune. Quoiqu'il en soit des dates citées par les auteurs, 1675 ou 1735, le calice n'a pu être utilisé par le missionnaire qui est mort en 1652, et si la pièce a existé, elle a bel et bien disparu...

En revanche, l'église du Sacré-Coeur de Douarnenez s'honore de conserver un calice qui, mentionné dans le "Nouveau Répertoire", existe réellement. Nous allons nous y attarder au double titre de l'histoire de l'orfèvrerie religieuse bretonne et de celle de Michel Le Nobletz lui-même. Portée par un pied galbé en talon à dix lobes semi-circulaires, la tige, faite d'un noeud ovoïde inséré entre deux collerettes soutient une coupe unie évasée. Gravés sur les lobes du pied quelques-uns des Instruments de la Passion : croix, linge, clous, marteau et maillet, échelle et lance avec l'éponge, lanterne, bourse, colonne et fouets. Sur le noeud trois têtes de chérubins alternent avec des grappes de fruits. Sous les lobes du pied court une inscription: GAL(I)CE / POVR / ST ELENE / DOVARNE (NEZ) / 1626 / + F + I + LARGAN / TON. Le poinçon aux lettres P et M séparées par un point, appartient à l'orfèvre quimpérois Romain Morice, connu pour être actif entre 1624 et 1636. Du point de vue de l'histoire de l'orfèvrerie, le calice de Sainte-Hélène, avec son profil particulier fait partie des oeuvres de transition. Le pied à lobes relève du XVIe siècle, la tige avec son noeud ovoïde aux anges participe du "calice à la romaine", répandu au XVIIe siècle.

Vu la date de 1626, il est vraisemblable que dom Michel a célébré la messe avec ce calice acquis pour la chapelle Sainte-Hélène, puisqu'il a vécu à Douarnenez de 1617 à 1639. En revanche rien dans l'inscription ne fait allusion à une appartenance personnelle, encore moins à une acquisition faite par lui, ce qui illustre le profond détachement qu'il a toujours affiché vis-à-vis des biens de ce monde. Ce que dom Michel laisse à sa mort le confirme: "Tout l'inventaire de ses meubles consistait en un petit trépied de fer, un pot de terre, une écuelle, une assiette, & une cuiller de bois, un petit coffre qui luy servoit pour s'asseoir & pour enfermer ses papiers, deux images de papier, l'une de la très-sainte Trinité, & l'autre de la Vierge Mère du Sauveur, un bénitier, une soutanne, & un long manteau (...). Il n'avoit point de reliquaires précieux, mais il gardoit ses reliques dans de petites coquilles de noix, qu'il couvroit luy-mesme de quelque étoffe fort commune. Il croyoit après les anciens Pères de l'Eglise, que pourveu qu'on garde une propreté honneste dans les Eglises, il y a de la dureté de les trop enrichir de ce qui devoit estre employé à l'entretien des temples vivans de JESUS-CHRIST" (Verjus, "La Vie de M. Le Nobletz", livre 8, chapitre 10).

Pour conclure, bien qu'on soit assuré que le calice de Sainte-Hélène ne lui ait pas appartenu en propre, il reste légitime de lui garder le titre de "calice de dom Michel". Et souhaitons qu'un jour, le calice de Plouguerneau soit retrouvé...

Yves-Pascal Castel Châteaulin, 12 mai 2002

Sources:

Archives, évêché, Quimper

Bibliographie

Document:
Photo de la carte mêlée
Note

En cours d'impression de l'ouvrage, on nous signale la fresque du peintre Maurice le Scouézec dans la chapelle du lycée Saint-Blaise à Douarnenez: "Jésus prêchant au bord du lac". Les gens du cru y voient une allusion explicite à Michel Le Nobletz, prêchant à partir d'une barque aux marins de son pays.