Les Anges dans les églises de Bretagne
Yves-Pascal Castel




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Les Anges dans les églises de Bretagne



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Cet article a été publié en version Breton-Français illustrée dans le numéro 71-72 de la revue Minihy-Levenez de novembre-décembre 2001 (Directeur de la publication: Job an Irien. Adresse: Minihy-Levenez, 29800 Tréflévénez. Téléphone: 02 98 25 17 66). Il est reproduit ici avec l'autorisation de l'auteur et de l'éditeur.

Chapitre 1   Introduction
Chapitre 2   Les trois archanges, saint Michel chef de la milice céleste, Raphaël ou l'ange gardien, Gabriel l'ange de l'Annonciation.
Chapitre 3   Les anges anonymes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Le chérubin qui barre la porte de l'Eden. Le Sacrifice d'Abraham. La Nativité. Le retour d'Egypte. Le baptême dans le Jourdain. L'Agonie au Mont des Oliviers.
Chapitre 4   Les anges aux calvaires. Les anges autour du Christ en croix. Les anges porteurs de calices. L'ange de la tendresse. Les anges et les âmes de crucifiés.
Chapitre 5   Les anges et les instruments de la Passion.
Chapitre 6   L'ange et la Pietà.
Chapitre 7   L'ange et la Vierge à L'Enfant.
Chapitre 8   Foisonnement des anges dans l'ornementation.
Chapitre 9   Anges adorateurs et anges musiciens.
Chapitre 10   Putti et Ignudi.
Chapitre 11   Anges déchus.
Chapitre 12   Les anges du père Maunoir à Saint-Michel de Douarnenez.
 
Introduction

Les anges! Dans l'étude de l'iconographie des églises de Bretagne, voici un thème presque inédit. Le beau livre intitulé "La sculpture bretonne" de V.-H. Debidour, a certes de très belles pages sur saint Michel l'archange mais il néglige une étude générale des anges. Or, on va le voir, la richesse du sujet est grande, tant pour le fond que pour la forme.

Le mot ange vient du grec "Angélos" et signifie le "messager", l'envoyé. Il désigne les purs esprits qui forment la cour céleste chargée de rendre, de toute éternité, hommage au Tout-Puissant. Se détachent, à l'occasion, de l'empyrée des messagers, des "envoyés" chargés d'établir un lien entre le ciel et la terre, des mondes qui tout en étant différents sont indissociables. La foi chrétienne en l'existence des Anges se fonde sur la Bible où le mot se relève cent quarante-neuf fois dans l'Ancien Testament et cent soixante-seize dans le Nouveau.

Aux Anges il faut joindre les esprits qui forment des catégories personnalisées qualifiés par une désignation particulière. Les Chérubins, quatre-vingt-six occurrences dans l'Ancien Testament, une seule dans le Nouveau, sont armés du glaive de feu. Ils gardent l'accès à l'arbre de vie planté dans l'Eden désormais fermé et interdit (Genèse, 3, 24). Ils déploient leurs ailes d'or sur l'Arche d'Alliance. Les Séraphins, nommés seulement deux fois, se tiennent au-dessus du trône de Yahvé (Isaïe, 6, 2). D'autres esprits célestes se révèlent de manière sporadique. Ainsi, Saint Paul évoque cinq ordres angéliques : les Trônes, les Dominations, les Puissances, (Col. 1, 16), les Vertus (Ephésiens, 1, 21) et l'Archange (I Thess. 4, 16). La première épître de saint Pierre évoque de son côté Anges, Dominations et Puissances (I Pierre, 3, 22). Notons que certaines de ces dénominations varient selon les traductions françaises qui ne cessent de se soumettre aux fluctuations de la modernité.

A partir des données scripturaires éparses dans la Bible, Denis l'aréopagite, le pseudo-Denys, un anonyme des environs de l'an 500, popularise pour la postérité, en la précisant, une liste de neuf choeurs d'anges. S'autorisant à en diviser la cohorte en trois hiérarchies, la liste qu'il constitue sera quasi unanimement reçue par la tradition chrétienne et le Moyen Age ne manquera pas de les caractériser d'une manière ou d'une autre. La première hiérarchie est composée des Séraphins, en rouge, couleur du feu, des Chérubins, en bleu, couleur de ciel. et des Trônes. Ils demeurent constamment dans le voisinage immédiat de Dieu. Dans la seconde, Denys classe les Dominations, portant le sceptre et la couronne, les Vertus portant un livre, et les Puissances. Tout en demeurant auprès de Dieu, celles-ci ont des pouvoirs sur les autres esprits. Enfin, les Principautés, tantôt vêtues en guerriers tantôt en diacres, les Archanges et les Anges, tenant simplement des flambeaux ou des encensoirs. Le troisième et dernier ordre de la hiérarchie céleste est chargé des relations entre Dieu et les hommes. Pour faire bref, ce sont autant de catégories qui se confondent sous le terme générique d'Anges que nous adoptons au cours de la présente étude.

Au seuil de notre promenade iconographique qui est, disons-le d'entrée de jeu, principalement centrée sur la statuaire religieuse du Finistère, on ne négligera pas l'injonction formelle de l'apôtre Paul dans sa mise en garde à la communauté de Colosses : "Ne vous laissez pas frustrer de la victoire par des gens qui se complaisent dans une "dévotion", dans un "culte des anges" (Col. 2, 18). On en conclura que le culte pratiqué, en ce temps-là, par les chrétiens que vise Paul n'était guère exempt de déviations ni d'excès. Un tel danger particulier aux origines, s'il demeure d'actualité avec le foisonnement de théories ésotériques, ne semble guère devoir atteindre le paroissien de base bien étranger aux préoccupations des gens de Colosses qui étaient "plongés dans leurs visions et dont l'intelligence charnelle se gonflait de chimères" (idem).

D'ailleurs pour prévenir toute objection d'où qu'elle vienne, précisons que l'Eglise n'a jamais interdit de représenter les anges tout en recommandant, ce qui va de soi, la discrétion. Le concile de Fermo, en 1726, demandait ainsi de ne pas les mettre au service des reliques ou des images des saints, un honneur réservé à Dieu et à la sainte Vierge.

Nous commencerons l'étude des esprits célestes par les trois retenus par le concile de Latran de 746, connus de tous et qui prennent le beau titre d'archange : Michel. Raphaël et Gabriel.

II. LES TROIS ARCHANGES

Saint Michel, le chef de la milice céleste

Saint Michel, chef de la milice céleste, est l'archange qui s'est dressé à la tête des phalanges fidèles lors de la révolte des anges. Son nom qui signifie "qui est comme Dieu ?" se tire justement de cet épisode mystérieux qui dépasse l'histoire proprement humaine. Le prophète Daniel, le seul à en faire mémoire dans l'Ancien Testament, lui donne les titres de Prince de premier rang, de Grand Prince, et d'Ange qui défend Israël. Dans le Nouveau Testament, l'apôtre Jude l'évoque pour avoir plaidé contre le diable au sujet du corps de Moïse (Jude, 9). L'Apocalypse de son côté affirme que "Michel et ses anges combattirent le Dragon" (Apoc. 12, 7).

La rareté relative des mentions de l'archange dans l'Ecriture, pas plus de cinq, est compensée par l'immense popularité que lui accorde la chrétienté dès ses débuts. Répandu dans l'Orient hellénisé, le culte de saint Michel passe en Occident vers le Ve siècle, suite à la célèbre apparition au Mont Gargan, un promontoire de l'Adriatique, le 8 mai 492, et qui fui diffusée au Moyen Age grâce à la "Légende dorée " de Jacques de Voragine. Un certain Garganus ayant vu le taureau échappé de son troupeau se réfugier dans une caverne de la montagne, l'y poursuivit armé de son arc. Or, la flèche, au lieu de frapper la bête. vint se retourner contre lui, prodige qui ne manqua pas d'émouvoir l'évêque de Siponte (la Manfredonia des Pouilles actuelles). Celui-ci ayant ordonné un jeûne de trois jours, saint Michel apparut à l'entrée de la caverne. Ainsi le Monte Gargano devint lieu de pèlerinage centré sur la caverne transformée en sanctuaire. En Finistère. l'épisode du taureau est représenté sur le lambris de la nef de Saint-Michel de Douarnenez, une peinture exécutée vers 1692, d'autant plus précieuse qu'elle est quasi unique dans l'iconographie locale.

En revanche, l'archange saint Michel lui-même est honoré dans nombre de sanctuaires, par une statue. Le tableau du "Nouveau Répertoire des églises et chapelles du diocèse de Quimper et Léon", le place au huitième rang des cinquante-trois saints retenus, étant entendu que la liste ne prend en compte ni le Christ, ni sainte Anne, ni la Vierge ni les apôtres, autant de personnages qui débordent tout essai de récapitulation statistique tant ils sont largement répandus. Ainsi, saint Michel est présent dans soixante-dix-sept lieux de culte du Finistère, un chiffre en dessous de la réalité, le tableau du Répertoire se bornant à enregistrer les statues anciennes.

Saint Michel est souvent représenté doté d'ailes qui caractérisent la célérité avec laquelle les esprits célestes interviennent auprès des hommes en tant que messagers du Tout-Puissant. Les ailes sont petites au Folgoët. grandes et pendantes à Laz, au Cloître-Pleyben, à Pont-Aven Nizon, à Lampaul-Guimiliau, à Loc-Eguiner-Ploudiry. Elles se déploient largement à Locmélar, à Plouvien, Saint-Jaoua, et au Conquet. Près de ces statues, il n'en manque pas qui sont aptères, c'est-à-dire démunies d'ailes. Ainsi, à Douarnenez, chapelle Saint-Michel, à Gouézec, à Fouesnant, à Guimiliau, au Juch, à Locronan, à Plomeur, à Plozévet, dans la chapelle Saint-Démet.

Pour ce qui est de la gestuelle, les sculpteurs privilégient sa représentation en combattant intrépide au service du Tout-Puissant. Les costumes de saint Michel qui sont diversifiés peuvent se diviser en trois catégories qui vont de la simple tunique conventionnelle au costume du théâtre classique, en passant par l'armure du chevalier médiéval.

1. A Laz, Michel est représenté de manière conventionnelle comme n'importe quel ange, avec une tunique serrée à la taille et par-dessus un voile léger. La tunique se recouvre d'un manteau bouffant rouge à larges manches à Saint-Adrien de Plougastel-Daoulas. En réalité, une vêture aussi banale est plutôt rare car elle n'est guère suffisante pour distinguer le champion de la milice céleste des autres anges auxquels on attribue volontiers une vocation plus pacifique.

2. Ainsi, saint Michel endosse souvent l'armure du chevalier, un chevalier qui combat, d'ailleurs, à visage découvert et les mains nues. Preux entre les preux, les sculpteurs n'accordent donc à notre champion ni armet, ni gantelets. En revanche, ils détaillent minutieusement chaque pièce de la carapace métallique depuis les solerets d'acier qu'il chausse, jusqu'aux épaulières en passant par les jambières, les genouillères, les cuissots, les tassettes protégeant le pli de l'aine, le plastron, les cubitières à l'articulation du coude et les brassards pour les bras. A Saint-Ambroise en Locmaria-Berrien, l'armure est complétée par la couronne qui sied au vainqueur.

Lorsqu'elle ne disparaît pas, entièrement ou presque, sous le manteau amplement drapé de Plovan, l'armure de saint Michel est un bon témoin de la vêture guerrière médiévale. Plomeur, Plonévez-Porzay au fronton de l'église, Plozévet, chapelle Saint-Démet, offrent de ces images précises qui rendent un compte exact des armures des XVe et XVIe siècles.

3. De l'armure métallique articulée du Moyen Age, on passe, dans le cours du XVIIe siècle, à une protection souple qui s'apparente au costume des gardes romains cher au théâtre classique. Le plastron n'est plus en acier mais en cuir. Il est assorti dans le bas d'une élégante jupette à lambrequins. Ainsi à Nizon-Pont-Aven et au Cloître-Pleyben, les chaussures de fer se muent en sandales ouvertes. Les jambes se protègent par des bottes souples à larges revers. Les manches relevées laissent les bras nus. Une telle vêture qui est plus d'apparat que de combat anime de somptueuses oeuvres baroques pleines de mouvement à Saint-Michel de Douarnenez, à la Trinité de Plozévet, à Guimiliau, à Loc-Eguiner-Ploudiry et à Saint-Pol-de-Léon. Un tel accoutrement, haut en couleurs, apparente notre archange, révérence gardée, au matamore issu des gravures illustrant la scène française du Grand Siècle.

Guerrier valeureux, saint Michel s'équipe d'armes offensives et défensives. L'épée de feu du gardien posté à la porte du jardin d'Eden flamboye à Lampaul-Guimiliau. Se lève, menaçant, le sabre de bois rustique à souhait de Locmaria-an-Hent à Saint-Yvi. Avec ou sans l'arme de main, le justicier utilise à l'occasion l'arme de jet, une lance qu'il plante profond dans la gueule des diables de Fouesnant, de Guengat et du Conquet.

Michel tient aussi pour se défendre, mais pas toujours, un bouclier, grand écu, ou targe modeste. La rondache protectrice lisse à Plounéventer et à la Fontaine-Blanche de Plougastel-Daoulas, se hérisse de gros boutons à Plonévez-Porzay. Un soleil rayonnant brille en son centre à Landivisiau, tandis qu'une croix symbolique marque les écus de Guengat, de Saint-Yvi, du Tréhou, de Douarnenez, chapelle Saint-Michel et de Saint-Ambroise, en Locmaria-Berrien. Dans la sculpture contemporaine que Guy Pavec de Landudec a taillée pour un dévôt de saint Michel, s'associent à la croix de beaux entrelacs du style celtique modéré. L'écu de Gouézec, pour le moins curieux, se charge de motifs qui font allusion par leur symbolisme à des événements qui dépassent rarement le cadre de la paroisse. La croix alésée cantonnée de quatre croissants qui a tout l'allure d'un emblème héraldique, n'appartient pourtant pas à aucune famille cornouaillaise connue. On sera tenté d'y reconnaître un blason de circonstance. Ces croissants qui cernent la croix centrale ont tout l'air de rappeler la menace musulmane présente aux franges orientales de l'Europe. La prise de Constantinople par les Turcs date de 1453, le siège de Vienne de 1529, et la bataille de Lépante s'est déroulée le 7 octobre 1571. Autant d'événements où le Croissant affronte la Croix dans une succession de batailles souvent incertaines. En revanche, les armoiries qui ornent les tassettes de l'armure à Landivisiau semblent bien se rapporter à une famille du pays, mais qui n'a pas, pour encore, été déterminée.

L'ombilic de l'écu de saint Michel arbore parfois le tétragramme sacré, "H", "V", "H", "Y" (Hé Vau Hé Yod), les quatre consonnes qui composent le nom hébreu de Yahvé. Parfaitement bien gravé à Lampaul-Guimiliau et à Saint-Pol-de-Léon, le groupe des quatre lettres est approximativement dessiné à Loc-Eguiner-Ploudiry par un sculpteur qui, peu au fait de la langue hébraïque, n'a pas su suivre le dessin qu'on lui a proposé.

La panoplie guerrière de l'archange, se contente des armes blanches conventionnelles que sont ou l'épée ou la lance et parfois les deux. Nos artistes locaux ne le représentent jamais avec une arme à feu comme on aima le faire en Bolivie et au Pérou, ces pays du Nouveau Monde où, inspirés par les Conquistadors espagnols, les artistes indiens se sont ingéniés, dans une adaptation modernisante pour l'époque, à créer des anges-arquebusiers assurés d'un franc succès.

Pour le Moyen Age occidental, saint Michel était aussi le psychopompe, chargé d'accompagner l'âme du défunt vers son destin, et de participer à son jugement. Ainsi, on lui met parfois en main la balance du justicier peseur des mérites de chacun. L'attribut qui se rapporte à une telle fonction, se voit dans la statue en kersanton de Locronan où deux petits personnages, autant dire deux âmes, émergent des profonds plateaux d'une balance qui ne penche ni d'un côté ni de l'autre. Sur la croix de la chapelle Sainte-Anne, à Doëlan, l'âme est une petite poupée qui se dresse, les mains jointes, sur le bouclier du justicier. Une poupée analogue s'arrache de la griffe du diable dans la statue de Saint-Ambroise à LocmariaBerrien.

Sous le pied de l'archange, Lucifer, l'ange rebelle dont le nom évoque pourtant la lumière, donne une belle occasion aux sculpteurs de lâcher bride à la création de figures monstrueuses à souhait. Foulé aux pieds, Lucifer prend l'allure d'un farouche dragon au Folgoët, à Plozévet, chapelle Saint-Demet et dans la statue saint-sulpicienne de Plougoulm. La création fabuleuse n'a dans ces cas rien à voir avec une quelconque morphologie humaine, ce sont bien des dragons. Mais la plupart du temps, l'artiste fait de l'ennemi terrassé un être hybride anthropomorphe, visage et corps plus ou moins humains avec des lourdes pattes griffues dans des variantes plus effrayantes les unes que les autres. Le diable du Juch, Diaoul ar Yoc'h, l'épaule écrasée sous la botte de l'archange est justement célèbre. Le visage du démon aux oreilles démesurées de Plonévez-Porzay, et de Plomeur, est un masque humain torturé. Le front du diable s'orne de cornes à Lampaul-Guimiliau. A Penmarc'h, l'adversaire, refusant la défaite, appuie un genou au sol essayant de se redresser. A Gouézec et au Folgoët, alors qu'il est à terre et complètement renversé, il agrippe de sa lourde patte l'écu de l'archange. Au Cloître-Pleyben et à Pont-Aven-Nizon, il se défend en crochant dans la jambe. Mais en bien des endroits, comme à Lopérec, l'ennemi totalement vaincu gît désespéré semblant même implorer grâce. Au dôme de la chaire de Locmélar, couché sur le ventre, il étouffe, les bras étendus, la tête sous le talon du chef de la milice céleste.

Pour signifier que ce fut au Golgotha que se dénoua, grâce au sacrifice du Christ, le combat antique entre les anges, quelques calvaires, parmi les plus anciens, montrent saint Michel et son Lucifer sculptés à même le fût du monument. Bien visibles à Brasparts, les protagonistes se devinent sur les reliefs érodés du vestig-e de croix, déjà évoqué, provenant de l'abbaye Saint-Maurice, recueilli dans le "placître" de la chapelle Sainte-Anne à Doélan en Clohars-Carnoët. Plus près de nous, le peintre Michèle Vantorhoudt a fait figurer le champion céleste sur le pal de la grande Crucifixion placée dans l'éclise Saint-Jacques de Brest.

Penchés de manière plus particulière sur les statues de saint Michel, il serait injuste d'oublier qu'un certain nombre de sanctuaires sont dédiés à l'archange victorieux. Dans le diocèse de Quimper et Léon, neuf lieux de cultes portent son nom. Avec quinze chapelles disparues, un chiffre minimal, on mesurera l'importance locale du culte de l'archange. On mentionnera pour terminer que, commune de Saint-Rivoal, mais paroisse de Brasparts, le sommet qui domine les marais du Yeun Elez, où la légende situe l'entrée de l'enfer, s'appelle la Montagne Saint-Michel.

Raphaël, archange ou Ange gardien

Parmi les rares esprits célestes qui portent un nom, après Michel, vient Raphaël, l'archange du livre de Tobie. Raphaël veut dire en hébreu "Dieu guérit". Il accompagne le jeune Tobie sur la route de Rhagès, en Médie, chargé par son père Tobie de ramener l'argent qui avait été prêté à Gabaël, un parent. Le récit ne livre l'identité du compagnon providentiel qu'au retour du voyage : "Je suis Raphaël, l'un des sept anges qui se tiennent toujours prêts à pénétrer auprès de la Gloire du Seigneur" (Tobie, 12, 15).

Les artistes locaux traduisent volontiers cette histoire de manière fort succincte, montrant l'enfant conduit par l'ange. C'est pourquoi le thème de "l'archange Raphaël conduisant le petit Tobie" se confondra souvent avec celui de "l'Ange gardien", "an êl mad", le bon ange, cher aux "Taolennou" des prédicateurs de missions. Le culte de l'Ange gardien avait été institué par le bienheureux François d'Estaing, évêque de Rodez, qui composa une messe célébrée la première fois le 3 juin 1526. En fait, l'ange gardien était plus apte à toucher l'esprit et le coeur des fidèles que le Raphaël de Tobie. Ainsi le sculpteur Jacques-Gabriel Le Poupon de Quimper n'hésite pas à intituler l'oeuvre qu'il fournit à Lanriec "l'Ange gardien". Vêtu d'une tunique et d'un voile, l'ange, désormais seul, ayant perdu son jeune compagnon, lève le bras au ciel pour indiquer le bon chemin. Le Déan aux Carmes de Pont-l'Abbé revêt Raphaël d'un beau plastron de cuir finement ciselé de broderies. Landivisiau, Lesneven, Loc-Eguiner-Ploudiry, présentent des groupes de style classique ou baroque. L'ange y montre, l'index tendu, le chemin céleste mais pas avec la raideur qu'il manifeste à Collorec. Parmi les oeuvres remarquables se classe celle qui fut commandée au XVIIe siècle par les Carmes de Saint-Pol-de-Léon, pour le retable de leur chapelle, aujourd'hui recueilli dans la cathédrale. Beaucoup d'églises ont ainsi vu Raphaël et le petit Tobie, mués en Ange gardien, au nombre desquels le groupe de La Trinité en Plozévet est de style quelque peu fruste. Pour en finir avec le thème double Raphaël-Ange Gardien, on évoquera la toile récemment disparue qui ornait un autel du Kreisker à Saint-Pol-de-Léon. Elle avait été posée au temps où l'illustre chapelle servait au collège d'enseignement voisin.

Gabriel, l'ange de l'Annonciation

Plus que Raphaël et le petit Tobie, bien plus aussi que saint Michel, l'iconographie chrétienne privilégie Gabriel. L'archange dont le nom signifie "Dieu est fort", n'est pourtant cité dans la Bible que deux fois par le prophète Daniel, et deux fois dans l'évangile de saint Luc. Mais du fait que c'est à lui que fut confiée la mission de porter le message divin à la Vierge Marie, dans le mystère de l'Annonciation, Gabriel est largement présent dans l'imagerie chrétienne. N'oublions pas que notre archange était nommé trois fois par jour dans la prière populaire de l'Angélus, avec une mélodie bretonne qui changeait selon les temps liturgiques. L'Angélus de Noël s'entonnait ainsi

"Eun Arhel a-berz an Aotrou Da vari zigasas kelou". (Un ange de la part de Dieu, à Marie apporta la nouvelle)...

Bien que Gabriel soit indissociable de la Vierge Marie dans les groupes de l'Annonciation, nous parlerons d'abord de quelques statues isolées justement rescapées de tels groupes. La statue de Saint-Jean de Tréboul est identifiable grâce au nom gravé sur le socle et aux premiers mots de la salutation angélique, "Ave Maria" inscrits sur le phylactère. Ce doit être aussi ce qui se lirait, si l'érosion n'empêchait le déchiffrage, sur la banderole de l'ange juché à droite au pignon du porche de Quéménéven.

En fait, selon une règle qui ne comporte que de rares exceptions, Gabriel est en présence de la Vierge Marie. Ainsi les statues des deux protagonistes se font face aux seuils des portes monumentales des enclos et vers l'entrée des porches. En de tels lieux, la fonction symbolique d'accueil n'est pas à démontrer tant elle est évidente. De même que la Vierge accueillit le message divin, de même elle accueille les fidèles sur les seuils. Mais qui donc s'attarde à ces groupes ? A l'entrée de l'enclos de La Martyre on passe, sans les remarquer, entre les très belles statues de Gabriel et de Marie posées de chaque côté des pylônes de l'arc triomphal. Il en va de même dans les niches de façade du grand porche de Bodilis, où les factures des deux sculptures méritent d'être comparées. L'archange est dû au ciseau du Maître de Plougastel-Daoulas, qui l'a sculptée vers 1610, alors que la Vierge porte des traits qui se rapporteraient, à la manière de faire du successeur du Maître, ce fameux Roland Doré, qui, il faut l'avouer, s'empêtre ici, si c'est bien lui. dans les tâtonnements maladroits de l'apprentissage.

Saint-Thégonnec s'offre le luxe de deux Annonciations. La première est à l'entrée de l'enclos sur la corniche de la porte monumentale. La date de 1589. inscrite au bas du pupitre de la Vierge, de même que le style quelque peu fruste de la sculpture indiquent que l'oeuvre, qui fut commandée au temps du fabrique F. Mazé, est de la main de l'émule anonyme du Maître de Guimiliau. La seconde Annonciation, placée de part et d'autre de l'entrée du porche, fort différente et remarquable en tous points témoigne de la maîtrise de Roland Doré qui l'a produite vers 1630. L'artiste magnifie l'archange en un morceau de fort grande allure. Gabriel un genou en terre, a le tronc démesurément allongé par rapport aux membres inférieurs. Une chevelure joliment bouclée encadre le visage angélique qui rayonne de ce sourire énigmatique qui convient à l'étonnement du messager porteur de l'Annonce céleste. Sur la banderole enroulée à la tige du lis se détachent les premiers mots de la salutation angélique : AVE GRATIA PLENA, salut pleine de grâce. Bien que nous ne parlions dans la présente étude que des anges, il serait injuste d'oublier la Vierge Marie qui lui fait face, un morceau de sculpture de grande classe. L'Annonciation au-dessus de l'arche qui ouvre le porche de Pleyben, dans une situation analogue à celle de Saint-Thégonnec est, quant à elle, peu remarquée à cause de la hauteur où elle est perchée. Offerte par un trop discret M(essire) Y. P., Gabriel. vêtu de la dalmatique du diacre est de l'atelier Prigent que nous allons retrouver dans un instant. Et pour finir avec les Gabriel des Annonciations des seuils, on n'aura garde de négliger celui qui s'agenouille humblement dans l'ombre du tympan intérieur du porche de Rumengol, sous le regard du Père Eternel.

Les Annonciations de pierre sont aussi à rechercher dans les Vies de Jésus illustrées sur les "maces" des grands calvaires. Le Gabriel médiéval de Tronoën (vers 1450), s'abrite derrière un large phylactère tendu comme une voile, où s'inscrivait jadis en peinture le message divin. A Plougonven (1554) les sculpteurs Bastien et Henry Prigent, revêtent Gabriel de la dalmatique frangée du diacre, avec le sceptre enrubanné et gravé "Ave Maria gratia plena". Le Maître de Plougastel-Daoulas, dont la sobriété d'expression est reconnue, dresse un Gabriel hiératique et bénissant mais ne lui accorde pas le sceptre à la banderole traditionnelle.

L'intérieur des églises est tout aussi riche d'Annonciations que leurs abords, mais ici mis à part le groupe en kersanton de Pencran accroché à un pilier, on entre dans le domaine de la statuaire en bois. Une Annonciation en ronde-bosse règne au sommet des retables de Sainte-Anne à Commana, du maître-autel de Roscoff, dû à Guillaume Lerrel en 1690. Le mobilier offre aussi beaucoup de bas-reliefs de qualité qui dépassent et de loin le fruste panneau de la chaire à prêcher de Saint-Servais. Volets de niches médiévales ou panneaux intégrés aux retables classiques et baroques, le sculpteur sur bois, de par son matériau, surtout quand il travaille dans le bas-relief, se meut avec une aisance plus large que celle accordée à l'imageur qui travaille la pierre.

Sur le volet de Saint-Melaine à Morlaix, Gabriel revêt la dalmatique du diacre. un costume dans le droit fil de la tradition. A Notre-Dame des Cieux à Huelgoat l'archange déploie la grande banderole à l'Ave Maria. Au coffre de l'autel du Rosaire du Tréhou, au-dessus de Gabriel, six angelots volètent dans la nuée. Un autre Gabriel fort élégant esquisse un pas de danse à la chapelle de la Trinité à Plozévet, dans un décor tout classique.

Gabriel est aussi à rejoindre dans les nombreux "tondi" ces médaillons ronds qui ouvrent la séries des quinze Mystères du Rosaire sur les retables commandés par les Confréries. Bas-reliefs de qualité, leur petite taille ne devrait pas faire oublier ces oeuvres délicates qui entourent les tableaux des Donations du Rosaire à saint Dominique et à sainte Catherine de Sienne: Dirinon, La Forêt-Fouesnant, Guimiliau, Hanvec, Plabennec, Plougastel-Daoulas, Saint-Divy, pour n'en citer que sept. Parfois les médaillons des Mystères, sont peints sur la toile: Edern, Ploudiry, Roscoff, Le Tréhou... Dans le registre de la peinture murale. Gabriel avec sa banderole qui ici est fort étroite, se voit dans la fraîche Annonciation du baptistère de Châteauneuf-du-Faou peinte par le nabi Paul Sérusier, vers 1918.

Gabriel se retrouve, avec la Colombe, dans le panneau central au revers de la poutre de gloire de Lampaul-Guimiliau, entre les douze sibylles, ces prophétesses païennes qui passaient pour avoir annoncé la venue du Christ, et qui sont ici tout à fait en situation.

III. LES ANGES ANONYMES DE LA BIBLE

Ancien Testament

Le Gabriel de l'Annonciation qui fait le lien entre l'Ancien et le Nouveau Testament est le troisième archange dont le nom soit officiellement retenu par la hiérarchie. Mais que d'anges anonymes dans cette Bible qui demeure la base de l'iconographie angélique! Le chérubin au glaive de feu qui barre la porte de l'Eden empêchant Adam et Eve d'y rentrer, sur la prédelle de l'autel du Rosaire à Saint-Thégonnec, n'a pas de nom (Genèse. 3, 24). En revanche l'ange qui arrête le bras du père dans les Sacrifices d'Abraham est connu, mais c'est par les écrits apocryphes, sous le nom de Séaltiel ou Zeadkiel. Ce thème du Sacrifice d'Abraham orne des portes de tabernacle à Bodilis, à La Martyre, à Plomodiern, chapelle Sainte-Marie du Ménez-Hom, à Roscoff, à Saint-Pol-de-Léon, à Tréflaouénan, au Cloître-Saint-Thégonnec. Un tel motif réservé aux tabernacles a une signification hautement symbolique. Le Sacrifice d'Abraham, alias Sacrifice d'Isaac, du nom du fils, figure annonciatrice du sacrifice de la croix a joui d'une grande faveur dans la spiritualité du XVIIe siècle. On connaît l'épisode. "L'Ange de Yahvé l'appela du ciel et lui dit : "Abraham! Abraham!" Il répondit : "Me voici !" L'Ange dit: "N'étends pas la main contre l'enfant! Ne lui fais aucun mal! Je sais maintenant que tu crains Dieu: tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique." (Genèse, 22, 11-12). L'épisode que la tradition place sur le mont Moriah, à Jérusalem, se retrouve sur le dossier du siège du célébrant de Saint-Thégonnec, où un autre ange est présent, dans les médaillons latéraux, à l'onction et au châtiment du roi David (I Samuel, 16 et 11 Samuel, 24). C'est encore un ange qui réconforte le prophète Elie lorsqu'il fuit le courroux de l'implacable Jézabel: "Lève-toi et mange !" (I Rois, 19). La scène est représentée en bas-relief dans le grand retable du Kreisker à Saint-Pol-de-Léon.

Nouveau Testament

Dans le Nouveau Testament, les esprits célestes s'associent à la vie de Jésus dès sa naissance. Les Nativités, résonnent des mélodies célestes entendues dans les campagnes de Judée. L'ange qui réveille les bergers à Berven-Plouzévédé et à Goulven déploie la banderole du "Gloria in excelsis Deo", gloire à Dieu dans les hauteurs. De même à Saint-Thégonnec, sur un des volets de l'arbre de Jessé, de même à Brennilis et à Morlaix, Saint-Melaine.

En revanche, contrairement à ces Nativités en bas-reliefs, les rondes-bosses des porches et des calvaires, donnent moins de place aux anges. Ils sont deux, quelque peu timides, derrière le berceau divin au porche de Daoulas. En fait, la difficulté de représenter les anges en nombre dans les scènes ciselées dans la pierre est tournée par leur multiplication dans les voussures de l'arcade qui les encadre, à La Martyre et à Pencran, pour ne citer que deux exemples.

L'ange du Seigneur accompagne la Sainte Famille dans le Retour d'Égypte, une scène assez rare, peinte par Paradec, au XVIIe siècle, à la chapelle Saint-Tugen en Primelin.

Au début de la vie publique de Jésus, lors du baptême dans les eaux du Jourdain, c'est à un ange qu'est confiée la tunique du Christ, une fonction bien simple dont les commentateurs ne discernent pas toujours le sens. On voit l'ange au calvaire de Tronoën à Saint-Jean-Trolimon, un double baptême qui ne cesse d'intriguer. L'ange porte-tunique est présent aux baptêmes des calvaires de Guimiliau et de Plougonven.

L'ange du début de la vie publique de Jésus reparaît vers la fin, personnage attitré des Agonies au jardin des Oliviers. Pendant que les apôtres dorment sans se soucier de ce qui se joue à un jet de pierre, l'envoyé du ciel présente le calice d'amertume signe de la déréliction du Christ qui laisse échapper sa plainte : "Père s'il est possible que ce calice s'éloigne de moi......". Alors lui apparut, précise saint Luc, venant du ciel un ange qui le réconfortait" (Luc 22, 43). L'ange est présent dans les médaillons qui illustrent le premier mystère douloureux dans la série des Mystères du Rosaire tels qu'on les a évoqués plus haut. L'ange de l'Agonie se voit aussi dans les vitraux qui détaillent les étapes de la Passion. Pour appuyer sa présence dramatique le peintre de La Roche-Maurice peint ses ailes en rouge.

On remarquera que l'ange est absent des Agonies placées sur les calvaires. Ici les sculpteurs, négligeant le détail de saint Luc cité plus haut, privilégient la version commune qui évoque le sommeil des trois apôtres que Jésus avait pris pour l'accompagner. Pierre, Jacques et Jean. Avec l'Agonie on entre dans la Passion de Jésus.

IV. LES ANGES AUX CALVAIRES

Sur les calvaires grands et petits, ce lieu privilégié de la statuaire bretonne sur pierre, il y a, on l'a déjà vu, le Gabriel de l'Annonciation, l'ange de la Nativité, et celui du Baptême de Jésus. Dans le présent chapitre nous nous attacherons plus spécialement aux anges directement liés à la Crucifixion, ceux qui s'accrochent en priorité à la croix de Jésus.

Dans une iconographie chrétienne qui donne une apparence corporelle aux esprits de la cour céleste, la présence quasi liturgique d'acolytes ailés autour de la croix du divin crucifié n'a rien de surprenant. L'engouement médiéval pour la représentation des séraphins se perpétue après le concile de Trente et la période baroque ne s'en privera pas.

A dire vrai, ancrés dans la tradition orientale primitive, creuset de l'imagerie chrétienne, les anges des calvaires bretons, n'ont rien de proprement inédit ni d'original. Néanmoins. on ne peut nier que, tout en les empruntant aux courants iconographiques généraux de la chrétienté occidentale, nos imagiers n'aient apporté dans le concert universel une note d'une tonalité particulière.

Les anges autour du Christ en croix

Mais avant d'aborder la présence des anges sur les croix bretonnes, prenons un peu de recul. L'art chrétien ajoute, dès l'origine, à une représentation du calvaire qui serait stricte, des éléments figuratifs divers. Ils élargissent une imagerie historiciste qui serait simple transcription plastique au premier degré des récits évangéliques. Ainsi, la lune qui paraît tôt dans la crucifixion byzantine, n'évoque pas seulement "l'obscurité qui se fit sur la terre entière à partir de la sixième heure" (Mt 27, 46 et passages parallèles), puisque le soleil s'associe à elle sur les bras de la croix. Soleil et lune, intègrent pour qui veut bien le comprendre, l'événement majeur du Golgotha dans une cosmogonie sacrée de vaste amplitude. Les astres du jour et de la nuit sont tenus à l'occasion par des personnages aux mains voilées, une manière empruntée aux rites impériaux byzantins adaptés à la liturgie. Le voile huméral couvrait les épaules du diacre qui tenait sous un voile la patène jusqu'au moment où, sanctus chanté, le prêtre introduisait le canon de la messe.

Par une évolution naturelle, ces "astrophores" quasi profanes feront place à des anges qui participent à une représentation qui n'est, désormais, ni purement historiciste ni purement cosmique de la scène du calvaire, car ils se servent de leur voile pour essuyer leurs larmes. Tels on les reconnaît dans un Crucifiement de l'Ecole de Venise du XIVe siècle. Mais, bientôt, de purs spectateurs accablés de douleur et quelque peu passifs, les anges des icônes s'animent et prennent leur envol. Ils meublent "comme un essaim d'hirondelles plaintives" selon l'expression de Louis Réau, l'espace laissé vide de chaque côté du crucifié au-dessus des protagonistes du drame, au-dessus de la Vierge, de saint Jean, des soldats et de leurs comparses.

Anges porteurs de calices, "hématophores"

Dans une évolution où s'approfondissent les significations symboliques, les artistes de la chrétienté confient aux anges, à une époque difficile à déterminer, la fonction spécifique de porteurs de calices. Le sacrifice du Golgotha rejoint le sacrifice de la messe, la croix et l'autel étant indissolublement liés. Vieille doctrine, chère à l'école française de spiritualité, quelque peu négligée au profit d'autres aspects, comme celui du partage de la parole et du pain. Mais ne l'oublions pas, nos calvaires datent d'un âge qui fondait sa pédagogie spirituelle sur d'autres critères que les nôtres. Les coupes destinées à recueillir le sang qui coule des saintes Plaies deviennent ainsi des calices liturgiques. S'ils ne l'ont pas inventé cela n'a pas manqué d'attirer l'attention des sculpteurs de calvaires. Ainsi, à partir du XVe siècle et pendant deux siècles et plus, les tailleurs de pierre vont reproduire à l'envi, cantharophores et "hématophores" dans l'accomplissement de leur ballet rituel.

Le moment est donc venu de s'interroger sur le pourquoi de cette prédilection. Au delà de l'explication souvent avancée mais peu convaincante, qui voit dans les coupes une évocation du Saint Graal du roman médiéval, on avancera des raisons plus pertinentes. Si la relation entre le sang rédempteur et la coupe eucharistique remonte à une haute antiquité, certaines époques y ont été plus sensibles suite à l'accent mis par les prédicateurs. Le XVe siècle bas-breton participe vigoureusement à ce que A. Guerreau (Créations de couvents franciscains en France, Revue d'histoire de l'église de France, tome LXX. numéro 184, 1984, p. 28) appelle pour le nord du pays, "la seconde poussée franciscaine", une poussée qui s'est révélée vivace jusqu'en basse Bretagne où ont fleuri les fondations des fils de saint François. Le couvent de Cuburien, à Saint-Martin-des-Champs en 1458, celui de Landerneau en 1488, et de Notre-Dame des-Anges à Landéda, sur les rives de l'Aber-Wrach en 1507, témoignent d'une forte implantation des Récollets en pays de Léon.

Les Récollets diffusent les représentations de saint François d'Assise portant les stigmates et la prédication des frères mineurs centrée sur la Croix trouve naturellement son prolongement dans l'art local. Ainsi au porche de Saint-Thomas à Landerneau. à l'église du Conquet, au vitrail de Cuburien (1527), sur la façade de l'ossuaire de Sizun (1588), sur le calvaire de Plourin-lès-Morlaix (vers 1630)... Autant dire que le Christ qui s'anima au lointain Alverne, n'est pas étranger aux anges porteurs de calices des calvaires bretons. A ce sujet il est bon d'évoquer les croix de la Galice espagnole, dont les travaux de Castelao ont montré la parenté avec celles de Bretagne. Tout en n'étant guère antérieures au XIXe siècle, des coupes y recueillent le sang du Christ. Mais il n'y a souvent, en Galice, qu'un seul ange placé du côté ouvert par la lance du centurion, un ange à l'occasion remplacé, et ce n'est pas un hasard, par un disciple de saint François d'Assise.

Le thème des "hématophores" fournit aux sculpteurs des calvaires, l'occasion de diffuser une silhouette caractéristique qui, née au XVe siècle s'impose aux environs de 1550. Deux anges encadrent le Crucifié. Celui qui est à sa droite tient deux calices, l'un pour le sang de la main, l'autre pour le sang et l'eau qui coule de la plaie du côté. Dans un tel agencement, la technique des sculpteurs de kersanton s'exerce avec une réelle virtuosité. Le sculpteur Fayet par la posture renversée de ses chérubins et la fine découpe de leurs ailes donne le remarquable profil du calvaire de Lopérec construit en 1552. Là les savants ajourements du kersanton disposés en étoile magnifient le personnage central atténuant ce que la rigueur des bras de croix a toujours d'un peu raide.

Un comptage rapide permet de dénombrer une quarantaine de calvaires aux anges "hématophores" dans le seul Finistère. Eu égard aux dégâts causés au temps des troubles ou infligés par la rigueur des climats, ils furent certainement plus nombreux, témoins les segments de la croix mutilée du cimetière de Lannéanou et les consoles vides du grand calvaire de Plougastel-Daoulas. Par ailleurs, les encoches rondes sur le côté du pagne de certains Christs de Roland Doré, entre autres à Boudouguen en Hanvec (1622) disent qu'elles ont servi à fixer à l'aide de tenons des anges aux calices désormais disparus.

Continuant l'étude des "hématophores" arrivons-en à ceux qui se trouvent au pied des crucifix, où ici encore il y a place à variation évolutive. A Béron, Châteauneuf-du-Faou, un ange assure son office sa coupe tendue dans une attitude fervente. Pour la commodité d'une composition plus statique mais plus équilibrée le sculpteur placera ordinairement au pied de la croix non plus un mais deux acolytes, qui tiennent fermement à quatre mains le calice qu'ils encadrent. A Bourg-Blanc, église, la coupe est posée sur un écu, d'ailleurs muet. Mais la plupart du temps, Daoulas (cimetière et champ de foire), Dinéault (Loguispar), Dirinon (Kermélénec), et sur maints autres monuments le calice n'est associé à aucune marque nobiliaire. Au pied du Crucifié de Kertilès à Landrévarzec, rareté curieuse, les petits anges sont nus.

Les anges jumeaux, d'ordinaire agenouillés, prennent leur vol à Kéramazé, ce si curieux calvaire déjà mentionné, perdu dans la campagne de Plouarzel, dont le socle porte la mention peu ordinaire: "relevé en 1904, par les amies du village."

Sur le fascinant calvaire de Saint-Herbot déjà évoqué, les anges qui veillent au pied du crucifix sont debout, posant le calice sur la tête d'un petit personnage qui n'est autre qu'Adam, qui en tant que représentant symbolique de la race humaine, est le premier bénéficiaire de la Rédemption par le sang du Christ. Les pèlerins du Saint-Sépulcre à Jérusalem s'étonnent parfois de voir au-dessous de l'autel qui porte le souvenir du trou où fut plantée la croix, la grotte qui passe pour être le lieu de l'ensevelissement de notre père Adam.

On l'a constaté, le thème des anges hématophores, qu'ils soient au pied de la croix ou sous les bras du Christ, est sujet à évolution. A Tronoën, en Saint-Jean-Trolimon, le proto-calvaire breton construit vers 1450, les acolytes sont aptères, c'est-à-dire sans ailes. Tendus de tout l'élan de leur corps ils dressent sous les mains de Jésus leurs profondes coupes. L'intensité dramatique de leur geste est appuyée par celui de l'ange qui est couché au bas de la croix. On pourra d'ailleurs redire que ces trois-là ne sont pas à proprement parler des anges puisque l'artiste ne les a point dotés d'ailes. Mais il est au calvaire de Tronoën un quatrième acolyte dont, vu ses ailes, on ne peut douter qu'il soit un ange, que nous nommerons lance de la tendresse.

L'ange de la tendresse

L'ange de la tendresse, dans sa posture et son geste est si peu habituel dans la tradition iconographique chrétienne que, jusqu'à plus ample informé, on est tenté d'y voir une création typiquement bretonne. Tout sourire, il descend des hauteurs de son ciel vers le Fils de l'Homme qui, la tête inclinée, vient de remettre l'esprit entre les mains du Père. Sa main droite se pose à l'arrière de la tête couronnée d'épines, l'autre soulève la lourde nappe des cheveux, en un geste émouvant de simplicité. S'offrent ainsi à la contemplation les traits du Visage sacré, par un geste de tendre familiarité qu'on voit parfois quelque proche esquisser au chevet d'un défunt lors d'une veillée funèbre. Pour le crucifié cela s'accorde au verset du thrène pathétique qu'Enguerrand Charotton écrit en lettres d'or sur la pietà de Villeneuve-lès-Avignon présentée au musée du Louvre: O VOS OMNES QUI TRANSITIS PER VIAM, ATTENDITE ET VIDETE SI EST DOLOR SIMILIS SICUT DOLOR MEUS, ô vous qui passez par le chemin, voyez s'il est une douleur semblable à la mienne. (Dernier répons du troisième nocturne de l'office du vendredi-saint).

Du point de vue d'une histoire affinée de la sculpture bretonne en pierre. l'ange de tendresse du calvaire de Tronoën n'est pas un aérolithe isolé. Une telle figuration est présente sur quelques calvaires, aussi précieux que rares, dans un secteur de Cornouaille bien délimité, à cinquante kilomètres à vol d'oiseau, de la palue de Tronoën. Leur parenté est telle qu'on est en droit de les attribuer à un même sculpteur ou à un même atelier. Ainsi, Châteauneuf-du-Faou possède deux calvaires aux anges de tendresse, l'un à Béron, faubourg de la cité, l'autre dans l'enclos de la chapelle du Moustoir en pleine campagne. Un troisième exemplaire, est-ce un hasard? est à Croas-an-Turrec, en Saint-Goazec. commune voisine de Châteauneuf. Jusqu'à plus ample informé, en y ajoutant l'ange de Mézaudren en Quéménéven, cela ne fait pas plus de cinq exemplaires bretons d'un type quasi unique dans l'iconographie chrétienne.

Il est donc intéressant de rechercher d'où procède une telle représentation, car la génération spontanée, en art comme ailleurs, est difficile à admettre. En fait, l'ange de la tendresse est issu de l'art des tombiers. On connaît la polyvalence de ces hommes qui, façonnant la pierre, fournissaient au gré de la demande la dalle funéraire gravée plate, le gisant en ronde bosse, la statue du porche, les scènes des calvaires, les panneaux d'armoiries... Sur la foi d'un bon dessin le praticien pouvait passer d'une chose à l'autre sans difficulté. Or l'art tumulaire ancien connaît les anges. Il les plaque sur les coffres des tombeaux comme tenants d'écus. Il les assoit de part et d'autre du coussin à la tête des gisants. Ainsi des anges veillent la châtelaine dans l'église de Nouvoitou, en Haute-Bretagne. Il en va de même pour Jean IV Beaumanoir, mort en 1385 (J.-Y. Copy, Les tombeaux de Haute-Bretagne, XIVe et XVe siècles). En Cornouaille, pas si loin de Tronoën, dans l'église de Guengat, le geste de la tendresse est le fait de l'ange qui écarte gracieusement le voile qui couvre les chevelure de la gisante couchée près du chevalier Hervé de Saint-Alouarn. Ce geste de tendre respect autour du voile de la dame se retrouve en dehors de l'art tumulaire dans la statuaire religieuse : groupe de la Vierge de Pitié de Saint-Trémeur à Carhaix, et à Laz dans le panneau placé au-dessus de la porte du presbytère. Mais, pour l'origine de notre ange de la tendresse du maître de Tronoën, il y a plus précis. Outre-Manche, dans la cathédrale de Gloucester un ange passe la main dans la chevelure du gisant couronné d'Edouard II (mort en 1327). Disons en passant que le geste repéré en Angleterre vient à l'appui de la thèse qui cherche à déceler les influences anglaises dans le Duché.

On a dit que le calvaire Tronoën était issu d'un atelier cornouaillais du début du XVe siècle, qui travaillait le granite aux carrières de la région de Scaër. Le paradoxe est que dans ce monument voisinent avec les pièces de granite, d'autres qui sont taillées dans le kersanton, le matériau extrait des carrières littorales ouvertes dans les promontoires à l'est de la rade de Brest. On sait que cette roche, souple sous le coup de l'outil, a attiré l'attention des maîtres d'oeuvre qui travaillaient au Folgoët, le premier monument où elle fut utilisée en masse, tant dans la structure que dans l'ornement. A Tronoën, la distribution des deux matériaux marquerait donc deux temps significatifs dans la réalisation. Alors que les frises superposées ne comportent que trois groupes en kersanton, toute la sculpture qui garnit la plate-forme est en kersanton. On peut déduire que le maître de Tronoën dont le calvaire fut entrepris en granite a un jour, lui ou l'un de ses émules, compris que le kersanton était le matériau de l'avenir qu'allaient privilégier les sculpteurs de la pointe occidentale de Bretagne

Remplaçant l'ange de tendresse de Tronoën il en est d'autres plus tardifs, qui auprès de la tête du Christ en croix, accomplissent des offices divers. A Saint-Herbot (1575), deux anges joignent les mains. A Keramazé, en Plouarzel, ils tiennent le titulus. A Kersaint-Plabennec, calvaire du Dirou, leurs ailes déployées les font ressembler à un de ces dais gothiques qui coiffent les croix de la fin de l'époque médiévale. Sur le calvaire de Kersaint l'office liturgique des anges se transforme en celui de porteurs d'écus armoriés. On est en 1516, la fonction profane donnée à ces anges pour glorifier une famille annonce le temps de l'individualisme que les historiens de l'art accordent à la Renaissance.

Les anges et les âmes des crucifiés

On sait que les âmes des morts ont été traditionnellement représentées comme des enfants nouveaux-nés. On sait aussi que le passage dans l'au-delà est confié aux esprits. Ainsi, à Pencran, Pleyben, Plougastel-Daoulas, les croix du Christ et celles du bon larron sont surmontées d'un ange qui serre dans ses mains un petit personnage, âme des deux justes qui viennent de rendre le dernier souffle. Pour en saisir le caractère spirituel il faut se référer à ce que disait Origène. De même qu'est dévolu à un ange le soin d'introduire l'âme dans le corps des créatures humaines, de même c'est un ange qui préside à sa sortie pour la porter au ciel.

V. LES ANGES ET LES INSTRUMENTS DE LA PASSION

En relation avec la Passion du Christ, les anges deviennent les porteurs privilégiés de ce que l'on appelle à juste titre les Instruments de la Passion, et parfois les Armes du Christ. Au nombre d'une trentaine lorsqu'ils sont au complet, cela fait une panoplie d'objets destinée à représenter, de manière allusive certes mais exactement imagée, les étapes de la Passion. Sans en donner la liste entière, disons que la lanterne évoque les flambeaux portés par les gardes venus arrêter Jésus au jardin des Oliviers, que les fouets et les verges font souvenir de la flagellation, le marteau et les clous de la mise en croix, l'échelle de la descente de croix, etc. La série complète est gravée sur le menhir de Saint-Duzec à Pleumeur-Bodou, dans les Côtes-d'Armor.

En fait, le calvaire représentant directement le point culminant de la Passion, on comprend qu'il y a moins besoin pédagogiquement de faire appel à la représentation symbolique des Instruments précités. On signalera, néanmoins le calvaire du placître de Saint-Jean à Plougastel-Daoulas, où, dans une facture très souple, le sculpteur du XVe siècle cisèle une console aux anges où l'un tient la colonne de la flagellation et l'autre la couronne d'épines.

Et pour finir avec la foule des angelots des calvaires n'oublions pas ceux qui servent la Vierge à l'Enfant représentée au revers de nombreuses croix, où ils participent, au couronnement de la Mère du crucifié.

Le profil du calvaire aux anges, quand il est intact est si caractéristique que circulant sur une route normande près de Gisors, on se prend à rêver. La commune de Vesly possède un monument qui clame son origine. L'étonnement se résout quand on apprend qu'il fut érigé à la suite du voeu d'un prêtre breton en charge de la paroisse lors de l'exode de 1940. Après la tourmente il le fit venir de Saint-Thonan d'où il était originaire. On peut rendre grâce aux anges d'avoir ainsi fourni aux artistes du pays breton l'occasion de créer, le mot n'est pas trop fort, un modèle typique, ce qui n'est pas si courant dans l'histoire de l'art, et de l'avoir largement diffusé en basse Bretagne.

VI. L'ANGE ET LA PIETA

Parfois, dans une intuition délicate, les artistes qui ont sculpté les Pietà ont accordé à la Vierge Marie et au Fils déposé sans vie sur ses genoux l'assistance des anges. Certes les anges des Pietà ne sont guère nombreux, mais à chaque fois qu'on en rencontre, qu'ils soient de pierre ou de bois, ils méritent plus qu'un regard distrait. Dans sa Pietà le Maître de Tronoën traduit, on l'a vu, l'émotion en confiant à deux anges le soin d'écarter les pans latéraux de la coiffure de la Vierge. Cette fonction toute de délicatesse se complète par le soutien de la tête et de la jambe du Christ. De ce même type sont les pietà des croix de Béron et du Moustoir à Châteauneuf, de l'ossuaire de Saint-Hernin, et du vestige du calvaire de Collorec, récemment découvert. Plus timides sont les anges de la grande pietà de granite de Saint-Trémeur à Carhaix blottis vers l'arrière du corps du supplicié. Dans la Pietà du calvaire de Plougoulm, l'ange tient le poignet du Christ. Autant de groupes de la Vierge de Pitié aux anges, du XVe siècle, ciselés dans le granite ou dans le kersanton qui demeurent pétris de sensibilité médiévale.

On retrouve nos anges dans les pietà de bois, qui sont, en règle générale, plus récentes que celles de pierre. Dans ces oeuvres moins anciennes l'attention des anges se concentre sur le Christ plus que sur la Vierge. Ainsi, ils veillent à la tête et aux pieds du cadavre à Kergloff et au Faou. A La Feuillée il en est un qui présente un calice pour recueillir le sang, qui coule encore de la plaie des pieds. A Langolen deux anges minuscules soutiennent le corps du Christ. A Ploudiry, un ange essuie son visage. A Penmarc'h, à l'entour du socle, ils ne sont pas moins de six dont deux pour tenir au centre l'écu timbré de la croix qui remplace vraisemblablement la marque perdue du donateur originel. A Locmélar nos assistants se transforment en pieux orants sans autre fonction particulière. On citera encore les groupes de Pitié aux anges de Plozévet et de l'évêché de Quimper. Les anges des pietà s'ajustent, on le conçoit aisément, à la sensibilité du Moyen Age. Passé ce temps, lorsque Pierre de La Haye sculpte à Quimper, en 1688, le retable de Notre-Dame de Pitié destiné à l'église de Pont-Croix il remplace les anges médiévaux hiératiques dans leurs tuniques liturgiques, en chérubins quasi nus. L'un d'eux s'appuie nonchalamment contre le flanc du Christ, l'autre se contente de contempler la scène, presque indifférent, sans avoir l'air d'y participer.

VII. L'ANGE ET LA VIERGE A L'ENFANT

S'il est assez courant de voir les anges directement inclus dans les blocs sculptés qui forment les Pietà, il est rare de les voir faire partie intégrante des statues des Vierges à L'Enfant. Leur présence ne se conçoit que lorsque la statue a pour base une nuée, dans laquelle voltigent des chérubins à Guimiliau, à Plougonven et au Cloître-Saint-Thégonnec. Ce demeure donc un véritable paradoxe que de constater que la tierce figure associée aux Vierges à L'Enfant est cet hybride démoniaque qu'est l'ange déchu, le démon tentateur écrasé sous le talon de la Femme, à Brennilis, au Folgoët ou à Leuhan, pour ne citer que trois exemples parmi tant d'autres. Une telle représentation, on le verra plus loin, est en étroite liaison avec le texte de la Genèse.

La Vierge et L'Enfant du moins dans les statues indépendantes sont donc seuls. Il n'en va pas de même lorsque le groupe s'intègre dans l'ensemble plus vaste d'un calvaire, comme on l'a vu plus haut, d'une niche élaborée, d'un retable ou d'un porche et ceci de manière fort variée. Deux petits anges s'agenouillent au pied de la statue de Notre-Dame de la Fontaine-Blanche à Plougastel-Daoulas. Deux thuriféraires balancent joyeusement l'encensoir aux côtés de la Madone du porche Sainte-Catherine au sud de la cathédrale de Quimper, tandis qu'un autre étend larges ses ailes pour former la console qui porte la statue. Ils sont deux encore à écarter les plis des tentures sur lesquelles se détache la tête couronnée de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle en sa chapelle de Melgven. Quatre anges veillent aux côtés de la niche à tourelle en kersanton qui abrite la charmante Vierge du calvaire de Plabennec, offerte, en 1535 par le prêtre M. Viavant (?). Des anges garnissent le fond de la niche où trône la statue de Notre-Dame au retable de Penhors en Pouldreuzic, et de même à la chapelle du Crann à Spézet. D'autres portent la couronne des Vierges qu'on appelle Vierges au Lait, dotées d'opulentes poitrines, chapelle de Tréguron à Gouézec, de Lannélec à Pleyben. Des angelots se juchent de part et d'autre du trône de la Vierge de l'église d'Ergué-Gabéric. Ils ornent les accoudoirs de celle qui est assise à Lannélec en Pleyben. Et partout ailleurs, ils tendent leurs ailes pour former les consoles qui soutiennent les statues de la Madone tels les chérubins jumeaux qui sourient sous Notre-Dame de Lingouez à Locquirec.

Les anges volètent dans le ciel des tableaux de peinture qui représentent la Vierge à L'Enfant de Landéda. On les retrouve dans les retables du Rosaire où ils entourent la Vierge et son Jésus qui remettent le chapelet à saint Dominique et à sainte Catherine de Sienne. Toile ex-voto d'Edern, offerte suite à un sauvetage en mer représenté de manière réaliste au bas de la peinture. Grande toile de Saint-Tugen en Primelin, autre au retable de Ploudiry, devant lequel l'artiste contemporain Jean Mingam trouva sa vocation de peintre et de sculpteur. On admirera encore les trois anges du retable nord de Guimiliau qui suite à une curieuse restauration avancent en ordre de bataille telle une escadrille d'avions. En revanche ceux de Landudec planent en toute liberté et avec plus de grâce.

Signalons parmi les retables commandés au XVIIe siècle par les confréries du Rosaire celui de Locronan avec ses deux anges à l'aise sur leurs petits cumulus et ses chérubins qui ponctuent la nuée où trône la Mère de Dieu, tandis que deux autres soutiennent au-dessus de sa tête une large couronne. Les anges de Plouhinec chevauchent une guirlande de roses, ceux de Plounéour-Ménez survolent la ville placée sous la protection de la Vierge. Il en est d'autres dans le retable du Rosaire à Saint-Pol-de-Léon.

Il est ainsi normal de voir les êtres ailés voleter autour de celle que les litanies de Lorette invoquent comme Reine des Anges. Que ce soit l'Assomption de Locmélar où le registre du bas montre les apôtres attristés devant le tombeau vide, que ce soit le Couronnement de Plouvorn où deux anges s'agenouillent aux pieds de Marie tandis que deux autres portent haut la couronne au-dessus de sa tête.

En marge des représentations de la Vierge les anges la glorifient au travers des litanies dites de Lorette dans les fenêtres du Grouanec, à Plouguemeau (1956). Max Ingrand y inscrit onze versets sur des banderoles présentées par des anges: Reine des Apôtres, Reine des Anges etc.

VIII. FOISONNEMENT DES ANGES DANS L'ORNEMENTATION

L'iconographie chrétienne ne s'est pas contentée de multiplier les anges dans l'illustration directe des scènes proprement religieuses, elle en distribue partout l'image à foison, le mot n'est pas trop fort, dans l'ornement, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur des églises. On va le voir sans sortir des limites du diocèse de Quimper et de Léon, qui demeure le champ privilégié de notre étude.

A l'entour des édifices religieux la figure angélique fait bon ménage avec celle du monstre représentant les forces du bien et du mal qui agitent le monde. On le voit aux angles des galeries des clochers, comme à Saint-Idunet de Châteaulin quand le soleil ou l'ombre ne contrarient pas l'observateur L'ange alterne avec la tête de mort sur l'ossuaire de Lannédern. Il fournit le dessin des crossettes à la chute de pignons au même Lannédern. Il est dommage qu'on ne puisse déchiffrer l'invocation qu'il propose dont seul le dernier mot AMEN est clair, alors que l'Ankou qui l'accompagne rappelle la pensée extraite de l'Imitation de Jésus-Christ: SIC TRANSIT GLORIA MONDI (sic), ainsi passe la gloire du monde. Des séries d'anges, orants, thuriféraires ou musiciens, garnissent les archivoltes des portails et des porches de Pencran, et de Landivisiau, où on n'en compte pas moins d'une trentaine. On les retrouve, en tunique médiévale plaqués sur les frontons de La Martyre et de Saint-Herbot en Plonévez-du-Faou. Roland Doré, le génial sculpteur architecte de Landerneau multiplie leur sourire sur le pignon et les lanterneaux du porche de Guimiliau, vers 1620, mais ici les anges sont réduits à ces têtes ailées qu'on retrouvera plus loin. Les anges sont présents sur les croix et sur les calvaires comme on l'a vu plus haut. On a même des "anges nageurs" esquissant la brasse aux retombées du pignon occidental de Port-Launay, l'église du dernier bief du canal de Nantes à Brest.

L'intérieur des églises, où dire qu'ils volent par milliers n'est pas exagéré, est le royaume des anges. On les a vu envahir les réseaux des vitraux. Ils ornent les brochets et les sablières. Ils se muent en cariatides sur les chaires à prêcher à Locronan, à Quimperlé, à Saint-Thégonnec. Au sommet des abat-voix, le pied posé sur le globe comme à l'envol triomphe "l'ange-héraut convoquant au son de la trompette l'assemblée, dans l'attente de l'assemblée définitive où la fidélité à l'Evangile aura fait la différence et désignera les bénis du Père", comme le dit Maurice Dilasser, chanoine titulaire de la cathédrale de Quimper. Et pour faire bonne mesure, sous l'ange-héraut de la chaire de Saint-Thégonnec, la corniche s'anime d'une demi-douzaine d'angelots potelés à souhait levant les bras dans une ronde joyeuse quelque peu débridée.

Les retables dressés au-dessus des coffres et des gradins des autels sont un hymne aux anges. Tous confondus, anges, visages de chérubins plaqués en ornement au milieu des rinceaux, et putti jouant dans les pampres accrochés aux solides colonnes torses, on en compte vingt-quatre au retable du Rosaire de Hanvec qui est de taille moyenne. Il n'y en a pas moins de quarante-et-un au retable du choeur de la chapelle Sainte-Anne, perdue dans la campagne de Lampaul-Guimiliau. Ils dépassent les quarante dans le grand retable des évangélistes au bras nord de l'église de pèlerinage de Rumengol au Faou. J'en compte quarante-quatre au retable du Saint-Sauveur à Commana, un meuble qui n'est pourtant pas très large. N'importe quel retable d'église ou de chapelle fournit ses anges par dizaines. En ce qui concerne les retables, pour ce qui est de l'ornement des colonnes, nous attendrons un peu tant ce sujet particulier est original.

Dans le domaine de l'orfèvrerie d'église, certes peu accessible au tout venant, puisque gardé dans les placards des sacristies, l'ange est présent. Il supporte les reliquaires, il garnit le noeud du calice et celui du ciboire, il se mue en tige pour porter le soleil de l'ostensoir dont la nuée est piquetée de têtes de chérubins.

Ainsi les myriades d'habitants de la cour céleste désertent volontiers, par la grâce des artistes, le trône divin pour envahir les églises et porter aux fidèles un message de joie et de lumière. Pour ce qui est de l'ornement pur, ces figures célestes se plaquent sur les gradins des autels, s'accrochent aux cadres des tableaux, volent au centre de ces derniers. Les têtes de ces chérubins sont tellement nombreuses qu'elles défient à jamais tout essai de dénombrement.

Molanus, théologien de Louvain au XVIe siècle qualifiait la forme des têtes ailées d'"imperfecta forma", une forme imparfaite. Mais il la recommandait aux artistes comme la plus appropriée pour des êtres immatériels, une tête et des ailes suffisant pour caractériser l'essentiel de leur être. Ajoutons, sans pour autant partager son opinion, que Louis Réau. hitorien d'art contemporain, estimait cette création peu heureuse.

IX. ANGES ADORATEURS ET ANGES MUSICIENS

Dans la masse d'une iconographie angélique ornementale délirante la première fonction des anges est l'adoration. De grands anges jumeaux flanquent encore nombre de maîtres-autels, agenouillés sur une nuée, les mains jointes. Excellents morceaux de sculpture baroque, en bois près de l'autel de marbre noir dans la cathédrale de Saint-Pol, en marbre à Saint-Martin-des-Champs, où l'un des deux lève vers les cieux un regard extatique. Anges de Saint-Thomas à Landerneau, de Lanhouameau, de Saint-Ségal, de Taulé aux grandes ailes. A Scrignac les deux sculptures, signées F. Chauris, datent de 1936 au temps où le recteur Jean-Marie Perrot officiait, fidèle à une tradition immémoriale.

Ce qu'on a appelé le renouveau liturgique inauguré dès l'après-guerre, accéléré dans les années soixante, n'aura guère de goût ni de respect pour ces anges adorateurs pourtant bien inoffensifs que l'on va s'efforcer d'écarter de l'autel. Les orants de Saint-Melaine à Morlaix sont à chercher dans le creux ombreux de l'arcature qui règne sous la grande fenêtre du chevet. Ceux de Sainte- Hélène de Douarnenez ont été relégués dans la sacristie. D'autres, laïcisés, sont devenus l'ornement profane de quelque demeure particulière. Tout autant que les civilisations, les anges adorateurs sont faits pour mourir...

A la fonction première et essentielle d'adoration muette du Très- Haut, s'ajoute celle de la louange amplifiée par le chant et la musique. Ne parle-t-on pas du choeur des anges? Ainsi les anges musiciens sont innombrables. Sculptés aux blochets du transept de Brélès, ils constituent un joyeux quatuor : flûte, biniou, tambour et cymbales. Dans le grand bas-relief conservé au Musée départemental, encadrant la Trinité, se distinguent le cithariste et le joueur d'orgue portatif. On les retrouve à Notre-Dame du Crann de Spézet, encadrant la statue de la Vierge à L'Enfant et l'un d'eux pince la viole. Et il faut voir les musiciens en herbe juchés sur les corniches qui couronnent les tableaux peints de la Vie de saint Divy où certains lisent ou transcrivent des partitions tandis que leurs compagnons les interprètent sur des flûtes et des trompettes. Nombreux sont les anges musiciens dans les soufflets et les mouchettes des réseaux qui constituent le ciel des vitraux de toutes les époques, il suffit de lever les yeux pour les y voir tenir leurs divins instruments de musique à Dirinon et à Pouldavid en Douarnenez.

X. PUTTI ET IGNUDI

Au royaume de l'iconographie séraphique on ne s'étonnera pas de constater l'évolution qui transforme au temps de la Renaissance, la céleste et hiératique armée médiévale, encore que toujours joyeuse en cortège d'amours profanes et de putti avec ou sans ailes, nus ou à peine vêtus d'un léger voile de pudeur. Ce monde de petits éros, de cupidons, tout de même baptisé, est néanmoins aspergé d'une goutte d'eau bénite.

Que des putti profanes tiennent à Saint Sébastien de Saint-Ségal, le blason des Kergoët, "d'argent à cinq fusées rangées et accolées de gueules, accompagnées en chef de quatre roses de même", avec les alliances Launay et Kerpaën, rien que de naturel. Il est plus curieux de voir au calvaire de Trévarn à Saint-Urbain de tels amours tenir la couronne d'épines sanglante. A Plouider deux ignudi s'accroupissent sous la console ancienne de la croix dans l'enclos de l'église. Dans un motif sculpté à Plabennec, Locmaria-Lan, des amours ailés embouchent la trompette au-dessus d'un masque dont la bouche est fleurie de rameaux verdoyants, autant de motifs profanes bien renaissants.

Attardons-nous un instant à l'aire de jeu de prédilection des "putti" que sont les ceps de vignes enroulés aux colonnes torses des retables. Des lutins espiègles s'y permettent toutes sortes de facéties. Le "putto" cueille la grappe, panier en main, à Saint-Cadou en Sizun. Un autre se laisse glisser le long du sarment à Irvillac. Tel autre apprivoise l'oiseau au retable du Rosaire de Commana et à celui de Hanvec. Tel autre encore à Guimiliau, se joue avec le serpent illustrant la prophétie du monde renouvelé par la grâce où l'enfant jouera sans dommage aucun sur le trou de la vipère. Voyez les jumeaux complices de Plabennec. Admirez leurs acrobaties au retable de la Vierge de Plonévez-du-Faou. Quant aux trois bambins d'Irvillac qui s'épaulent mutuellement dans leur entreprise grappilleuse, ils prouvent l'humour et la virtuosité des sculpteurs du cru. Ainsi l'examen attentif des colonnes torses de nos retables ne cesse d'offrir d'heureuses surprises.

Les sablières possèdent aussi mais en moins grand nombre que les retables leur charge de "putti". Sur les quatre cent trente-sept représentations d'anges, toutes catégories confondues, relevées dans les sablières d'une Bretagne aux cinq départements, Sophie Duhem ("Les sablières sculptées de Bre- tagne") dénombre cinquante-six putti pour le Finistère, vingt-deux pour les Côtes-d'Armor, quatre pour le Morbihan, aucun pour l'Ille-Vilaine, aucun pour la Loire-Atlantique. Une telle statistique, une fois encore, confirme la prééminence, du moins dans le domaine du patrimoine religieux de la basse Bretagne sur l'autre... Dans le lot, nous retiendrons, sculptés sur la sablière du transept sud de Lannédern, mur ouest, la sarabande de douze putti comiques à souhait. Pas plus évangélique qu'ésotérique, elle aligne ses farfadets qui s'attachent à taquiner en toute impunité les nez et les bouches de quatre grosses faces étonnées.

Il y a aussi, mais moins nombreux, des "ignudi", un terme emprunté à l'art italien pour désigner des éphèbes nus, ou presque, que l'on relève un peu partout. Un couple forme console sur la façade de Saint-Hernin. Un adolescent lascif se couche sur une come d'abondance à Dirinon (1623). On retrouve à Berven-Plouzévédé dans les frises du fronton de la niche de la Vierge nos ignudi qui présentent des grappes de fruits et des bouquets de fleurs.

A dire vrai, putti et ignudi, ne sont en stricte rigueur de terme pas des anges. Mais comme ces génies païens se sont insinués dans le cortège chrétien à partir de la Renaissance il aurait été dommage de ne pas les évoquer, pas plus qu'on ne va pouvoir faire l'impasse sur les anges déchus.

XI. LES ANGES DECHUS

La catégorie des anges déchus, il est sans doute opportun de l'évoquer dans une étude sur les anges. Les démons n'étaient-ils pas, à l'origine, des anges dont la révolte a provoqué la chute. A ce titre, ils font partie de l'iconographie chrétienne, même si leur évocation se doit ici d'être rapide.

Dans les scènes bibliques de la Tentation d'Adam et d'Eve au jardin d'Eden, le démon prend la forme du serpent enroulé au tronc de l'arbre de vie. On le voit ainsi représenté sur le plat d'offrande du XVe siècle provenant de la région mosane conservé à Goulien: WART : DER : IN : FRIDGEH, j'attends dans la paix et HILF IHS XPS VND MARIA, venez à mon aide, Jésus et Marie. De même se voit le tentateur sur la prédelle du retable du Rosaire à Saint-Thégonnec.

Le Satan de la Tentation de Jésus au désert est figuré au calvaire de Plougonven. A Plougastel-Daoulas il présente dans ses pattes griffues les pierres qu'il demande à Jésus de transformer en pain. Le démon est figuré à la Cène au-dessus de la tête de Judas comme un petit dragon, au retable de Roscoff. Il illustre ce que rapporte saint Jean : "Et après la bouchée, Satan fit en lui son entrée. Jésus lui dit donc: Ce que tu as à faire fais-le vite" (Jean 13, 27).

Comme la geste du Christ en croix est marquée par la victoire sur le Mauvais, le démon a sa place sur les calvaires, mais, en vérité, bien moindre que celle accordée aux anges. Il y est, comme eux présent de deux manières, dans la structure du monument et dans la relation avec les acteurs du drame. Ainsi, un diable fait souvent pendant à l'ange sous la console des petits calvaires Le thème est encore vivant en 1891 à Locquirec où Larhantec, oubliant d'ailleurs l'ange traditionnel, orne la console du calvaire de l'église de deux diables cornus. A Plonévez-du-Faou, Saint-Herbot montre un démon armé d'un croc et d'une fourche, son sexe voilé par un masque grimaçant. Un second démon tire vers le bas la corde enroulée à la jambe du mauvais larron. On aura remarqué le masque représenté au niveau du bas-ventre. Pour Emile Mâle, commentant une image analogue qu'il voit dans la cathédrale de Bourges, c'est une manière pour le sculpteur de montrer que l'intelligence voit son siège déplacé. "Ils ont mis leur âme au niveau de leurs plus bas appétits". L'ange déchu se ravale ainsi au niveau de la bête. (Emile Mâle, "L'art religieux au XIIIe siècle", p. 442). Au Tréhou, sur le calvaire qui a perdu sa Vierge et son saint Jean, les larrons ne sont plus à leur place, si bien que le diable obscène de la console supérieure désormais vide se trouve aujourd'hui au-dessus de la tête du mauvais larron.

Le démon en relation avec le mauvais larron en ornement de console, l'est encore avec lui dans l'ultime moment où ayant expiré, le suppôt de l'enfer emporte son âme. Ils sont même deux à s'occuper de celle du larron au calvaire de Pencran, un motif dont on peut se procurer un fac-similé au magasin des moulages du Musée du Louvre...

Parlant des démons on évoquera la demeure infernale représentée sur quelques grands calvaires. Mais il faut se garder de confondre les Enfers, avec l'Enfer ce que ne pouvait, naguère, faire le plus humble enfant du catéchisme. Les Enfers ce sont les Limbes, un lieu neutre où les âmes des justes attendent le Rédempteur depuis le commencement du monde. L'Enfer est le lieu de la damnation représenté plein de flammes. Ces deux notions théologiques bien différentes ont chacune leur traduction propre dans la réalisation des calvaires selon qu'ils sont plus ou moins anciens. Certes dans l'un et l'autre cas ce sont deux gueules monstrueuses de dragons héritées du Moyen Age mais dont la signification est nettement différente. Dans la chronologie des calvaires, les Enfers précèdent l'Enfer. Ainsi des Enfers de Tronoën, de Pleyben et de Plougonven, sortent les âmes des justes que le Christ vient délivrer. Dans l'Enfer des calvaires postérieurs, Guimiliau et Plougastel-Daoulas, les diables agrippent les damnés qui ne semblent plus pouvoir leur échapper.

On trouverait encore des démons dans les vitraux qui évoquent l'enfer dans la chapelle latérale sud à la cathédrale de Saint-Pol-de-Léon

Au pied des statues de la Vierge Marie la présence du démon, évoquée plus haut, illustre le verset de la Genèse : "Je mettrai, dit Yahvé, une hostilité entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien. Il t'écrasera la tête et tu l'atteindras au talon" (Gen., 3, 15). Dans ce cas il est souvent représenté sous la forme d'un monstre hybride à buste de femme qui tient en main la pomme fatale, Bohars, Notre-Dame de Kerguillio, où la queue serpentine fait un noeud, Brennilis, Brest église Saint-Louis, Châteauneuf-du-Faou chapelle du Moustoir, Le Folgoët, où la Vierge, assimilée à la femme de l'Apocalypse foule à la fois le croissant de lune et le monstre. De même à Landudal, où deux anges posent la couronne d'or sur le front de Marie. Kergloff associe de la même manière le croissant et le démon. A Lesneven, musée du Léon, le diable est un dragon, avec une pomme dans la gueule. Landeleau, chapelle Saint-Laurent, propose dans le genre une statue de style rudimentaire.

Pleyben possède ainsi deux Vierges au démon. Le diable de Lannélec hurle de rage, avec une violence que l'on ne retrouve pas à Garsvaria. De même, Poullaouen a deux Vierges foulant le démon. Celle de l'église rappelle les Vierges flamandes, les replis de sa tunique tombant sous la taille, celle de la chapelle Saint-Tudec, couronnée est plus ancienne. Le thème du démon foulé par la Vierge se voit encore à Plogonnec, chapelle Saint-Pierre, à Saint-Ségal. chapelle Saint-Sébastien. Le thème reste vivant jusqu'au au XIXe siècle, comme on le voit au Relecq-Kerhuon.

Parfois, le démon se trouve en compagnie du père de David, au pied des arbres justement appelés "Arbres de Jessé". Un tel couple se voit à Plounévézel et à Saint-Yvi. Souvent. comme à Saint-Thégonnec, le monstre hybride est formé d'un buste de femme et d'une queue de serpent. A Locquirec, Jessé, couché sur le côté, dort paisiblement tandis que le démon, renversé sur le dos brandit la pomme serrée dans sa patte griffue.

Ainsi la présence du démon, constante dans l'iconographie chrétienne, ne peut être dissociée de celle des anges restés fidèles. L'ange lui fait d'ailleurs concurrence au chevet des 9 mourants, un thème exploité dans les tableaux dans les tableaux de la Bonne Mort, à Roscoff et à l'église Notre-Dame de Châteaulin.

XII. LES ANGES DU PERE MAUNOIR A SAINT-MICHEL DE DOUARNENEZ

Pour jouir de la compagnie des anges, il faut entrer dans la chapelle Saint-Michel de Douarnenez et lever les yeux vers les peintures du lambris du bras nord de transept qui leur sont consacrées. Les tableaux ont été peints en 1674-1675, sous l'inspiration vraisemblable du père Maunoir qui missionna chez les pêcheurs dix années de suite, de 1666 à 1675. Le célèbre missionnaire, dont l'action ne manque pas aujourd'hui d'être contestée pour des raisons diverses pas toujours objectives, est à l'origine de la construction de la chapelle bâtie sur l'emplacement de la maison qu'avait occupée Michel Le Nobletz durant son séjour à Douarnenez.

Quatorze tableaux sont ainsi dédiés à la fonction des Anges. Huit d'entre eux dans la rotonde montent moins haut, par nécessité, que les autres. Tous sont accompagnés d'une légende qui en donne une clé qui en facilite l'interprétation.

L'ANGE NOVS ARME. Un ange remet une croix à un enfant qu'un diable menace de sa fourche.
L'ANGE NOVS ENSEIGNE. Un ange se fait précepteur d'un écolier à son pupitre.
L'ANGE NOVS ESCLAIRE. L'ange porte un flambeau allumé.
L'ANGE DE DEVOTION. L'ange tient en mains un grand chapelet à gros grains.
L'ANGE DE PAIX. L'ange présente une couronne et une palme.
L'ANGE CHEF DE L'ARMEE DE L'ETERNEL. L'ange est armé d'un glaive.
L'ANGE GARDIEN. L'ange chemine avec un enfant en lui montrant du doigt le ciel.
L'ANGE TIENT SATAN ENCHAINE. L'ange tient en main la clé de l'enfer derrière un démon enchaîné, une espèce d'hybride à barbe d'homme et poitrine de femme.
L'ANGE ENVOYE POVR NOVS DEFENDRE. L'ange est armé d'un bâton et d'un glaive flamboyant.
L'ANGE PORTE-CIERGE BENIT. L'ange tient un cierge et une couronne.
L'ANGE QVI DONNE L'EOV (L'EAU) CONTRE LE DIABLE. L'ange muni d'un bénitier et d'un goupillon rappelle le pouvoir exorcisant de l'eau bénite.
L'ANGE NOVS MENE A LA PENITENCE. L'ange conduit un enfant vers le confessionnal où l'attend le prêtre.
L'ANGE NOVS MENE A LA STE COMMVNION.
L'ANGE NOVS ASSISTE A LA MORT. L'ange de la bonne mort, devant qui le démon prend la fuite, exhorte un moribond.

L'intention catéchétique exprimée par les légendes est trop évidente pour qu'il soit utile d'y insister. Rappelons que dans la nef est évoqué l'épisode légendaire du taureau du Mont Gargan, dont nous avons parlé dans le chapitre concernant l'archange saint Michel.

Les anges fidèles et les anges déchus liés, selon la doctrine, au destin de l'homme. sont un élément important de l'iconographie chrétienne qui associe ainsi les faces diurne et nocturne de l'humaine condition, tout en privilégiant néanmoins la première.

Aussi, pour qui se laisse fasciner par les représentations de la Mort, et obnubiler par le trop fameux Ankou, invitation est lancée à découvrir sans préjugé les anges, dans leur infinie variété. Une belle visite en perspective ne serait-ce qu'aux chérubins qui volent au lambris de la Roche-Maurice, entre les mâcles des Rohan, les lis de France et les hermines de Bretagne.

Yves-Pascal Castel 29 août 2001