La Forest-Landerneau, château de la Joyeuse-Garde
Juin 2017




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D'après Albert Le Grand [1], saint Ténénan aurait accosté près du château de La Forest au VIe siècle, et fondé un ermitage:

... ayans heureusement traversé la grande Mer Britanique, aborderent à la coste de la Bretagne Armorique, &, rengeans la coste de Leon, entrerent, par le détroit Mulgul, dans le Golfe de Brest, le long duquel ils cinglerent à pleines voiles & entrerent dans le Canal de la riviere d'Elorn, qui est le bras de Mer qui vient à la ville de Landerneau [La premiere édition porte Landt-Ternok, et c'est toujours ainsi qu'Albert Le Grand a écrit le nom de cette ville. — A.-M. T.], & prit terre au pied du Chasteau de Joyeuse Garde.

...Saint Tenenan descendit du Vaisseau & fut receu en grande réjouissance du Capitaine, de tous les Soldats & du Chasteau, & aussi des Chrétiens qui estoient cachés dans cette Forest, lesquels le vindrent salüer comme leur Pere & Protecteur, envoyé de Dieu pour les délivrer de leurs miseres. Le Saint se retira avec eux dans la Forest, &, voyant l'exercice de la Religion Catholique negligé parmy eux, d'autant qu'ils mettoient tout leur soin à se garantir, eux & leurs biens, des incursions des Barbares, il leur fit bastir deux Eglises pour leur commodité, l'une vers le bas de la Forest, non loin du Château, laquelle fut nommée Ilis gouêlet Forest, à cause de sa situation qui estoit au fond de ladite Forest, & porte maintenant le titre & nom de saint Tenenan ; l'autre Eglise fut édifiée à l'autre extrémité de la méme Forest & fut appellée Plou-bennec, dediée en l'honneur de Dieu & de saint Pierre Apostre.

L'église de La Forest est effectivement dédiée à saint Ténénan. Quant au château, il n'existait sans doute pas au VIe siècle, du moins pas à son emplacement actuel. On trouve à quelque distance des traces d'habitat gallo-romain [2]. Le cadastre de 1827 indique également à l'ouest du château une parcelle appelée "La motte", et une autre "parc ar vouden" (le champ de la motte) [3]. Il existe également un village appelé La Motte à 1500m au nord-ouest.

La pièce de monnaie la plus ancienne découverte au cours des fouilles est un penny d'Alexandre III d'Ecosse (1280-1286) [4, p. 82], et on peut penser que le château a été bâti dans la seconde moitié du XIIIe siècle.

Le château médiéval était une résidence des vicomtes de la branche cadette de Léon. Le long du mur nord, les fouilles [4] ont mis à jour trois salle accolées. Une première salle de 7mx9m est adossée à la tour nord-ouest. On trouve ensuite une seconde salle de 7mx10m, et une troisième de 7mx20m. En poursuivant vers l'est, toujours le long du mur mord, on trouve une quatrième salle, isolée des précédentes. La porte ouest a des montants moulurés, et elle a été identifiée comme étant la chapelle. Il y a une cave au centre du château et des bâtiments accolés à la tour sud-est. Les tours ont un diamètre externe de 8m et des murs de 4m d'épaisseur. Elles sont percées d'archères. Un fossé profond protégeait l'édifice. L'entrée était à l'ouest. Le portail à couloir ogival a été conservé.

On dispose d'un acte de 1411 qui indique que le château était appelé "Goelet-Forest" (le bas de la forêt). (DOM Morice, Preuves, tome 2, col 850):

"Guillaume Riou de l'âge de 66 ans ou environ dit qu'il a ouy dire des anciens qu'au temps d'un Seigneur de Leon appellé Hervé fieuz Mahaut, il y ot un vessel d'estrange pais, qui posa à l'ancre ou port de Camaret & s'en départit du port sans payer le devoir d'ancrage ou dit Seigneur, & ouit dire que celuy vessel fust tant poursuivi, qu'il fut prins & rendu au dit Seigneur dans le havre de Landerneau, devant son manoir de Guoeslet-forest, ou il pourist."

Le château de La Forest a également identifié à la forteresse de "G(h)oy-la-Forêt" mentionnée par Froissart en 1341 et 1342 [4, p. 60].

En 1342, "Messire Robert d'Artois (du parti de Montfort) si com vous poes, oïr avoit assiéget le citet de Vennes (Vannes) à mille hommes d'armes et trois mille arciers et couroit tout le paiys environ, l'ardoit exilloit et détruisoit tout jusques à Dinant (en Bretagne) et jusques à le Roce Periot (La Roche Pirou au sud du Faouët) et jusques à Ghoy Le Forest (Goele-Forest près de Landerneau). Et n'osoit nulz demorer sur le plat pays s'il ne voloit le sien mettre en aventure tout jusques au soseniot (Suscinio dans le Morbihan) et le Roce Bernart (La Roche-Bernard)".

En 1479, le vicomte de Rohan publie un mémoire dans lequel il énumère ses possessions et indique que Goele-Forest a été la résidence du roi Arthur:

"Forêts grandes et notables et grand nombre de bu1ssons de haultes fustaies et autres à savoir la forêt da Goël Forest près laquelle il y a un château audit vicomte de grand et honorable édifice auquel le roi Arthur faisoit sa résidence"

On ignore s'il y avait une tradition établie avant cette date. Toujours est-il que le château de Goelet Forest est devenu le château de la Joyeuse Garde, et a été associé à la légende d'Arthur, de Lancelot, de Tristan, d'Yseult, et des chevaliers de la Table Ronde. D'après Frèminville, ce serait le chevalier Luce du Guast ou de Gast qui, dans son roman de «Tristan le leonois», traduit du latin au XIIe siècle, aurait été le premier à mettre en scène un château de Joyeuse Garde, dans les romans de chevalerie [5, p. 53].

On ignore comment le nom de Goelet-Forest s'est transformé en Joyeuse Garde. La plus ancienne mention date de 1636 [1]. Froissart ayant mal orthographié "goelet-forest" et écrit "goy", "Goy-Forest" pouvait facilement devenir "Joie-Forest", puis être assimilé à Joyeuse Garde.

C'est ainsi que Tristan arrive en vue du château de la Joyeuse Garde accompagné d'Yseult. Il descend de cheval et engage Yseult à prendre un peu de repos:

« Qu'il est doux, le chant des oiseaux.
Il peint la tendresse et l'inspire,
O mon Yseult, sous ormeaux.
Peut-être serait-il à propos
D'écouter ce qu'il veut nous dire. »

Liens

  1. Albert Le Grand, Les vies des saints de la Bretagne Armorique, 1636, en ligne sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5038760
  2. P. Galliou. Carte Archéologique de la Gaule, Finistère, Maison des Sciences de l'Homme, Paris 2010.
  3. Les dépendances de l’abbaye dans la vallée de l’Elorn Association "les Amis de Saint Mathieu"
  4. Le Château de Joyeuse-Garde, Compte, rendu des fouilles, Société Archéologique du Finistère, BSAF 1970, tome 96, pp. 75-87.
  5. Le Château de Joyeuse-Garde (En La Forest-Landerneau), Société Archéologique du Finistère, BSAF 1968, tome 94, pp. 43-79.
  6. P. Kernevez, Les fortifications médiévales du Finistère, Institut Culturel de Bretagne, 1997.

 

Y.A.
Juin 2017